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19 avril 2016 2 19 /04 /avril /2016 09:32

 

An - Les Délices de Tokyo

 

An, sous-titré Les Délices de Tokyo, c’est l’histoire de Sentaro, tenancier d’une boutique de dorayakis (sortes de pancakes fourrés à la pâte de haricots rouges), homme bougon et peu passionné dont la vie est progressivement métamorphosée lorsqu’il rencontre Tokue, une vieille dame bienveillante, fatiguée mais jouissant de toute évidence d’un prodigieux don pour préparer la fameuse pâte, appelée an. Les amateurs du cinéma de Naomi Kawase ont pu être interpellés par un synopsis presque sorti d’un conte de fée et une bande-annonce au ton enjoué et malicieux. La réalisatrice de Shara et du très beau Still the Water était jusque là plutôt réputée pour son approche épurée et souvent introvertie de la narration et du dialogue. On ne pouvait dès lors être que curieux de voir comment Kawase aborderait un sujet si conventionnel, à défaut d’un terme moins péjoratif.

 

 

Plus classique, An l’est, mais le film évite de tomber dans un traitement banal et peu inspiré. La cinéaste nous rappelle vite l’immense tendresse qu’elle peut éprouver pour ses personnages et sa capacité à les faire exister à l’écran, avant même que la moindre ligne de dialogue ait été prononcée. Il y a quelque chose d’indiciblement beau dans la relation que Sentaro finit par nouer avec la vénérable Tokue. Au delà de leur condition respective de patron et d’employée, chaque personnage se voit redéfinit par l’autre. La vieille dame apprend au vendeur la patience, le goût de la cuisine, l’importance d’aimer ce que l’on prépare : dans une scène assez cocasse mais également terriblement touchante, Tokue s’offusque que son patron, pourtant vendeur de pâtisserie, n’aime pas le goût du sucré.

 

Le film est parsemé d’instants de grâce semblables, contribuant à rendre attachants les deux protagonistes centraux et, surtout, la vénérable cuisinière. Un troisième personnage gravite autour de ces deux figures centrales : Wakana, une collégienne réservée, évoluant en marge de ses condisciples. Moins essentielle au récit, elle y contribue malgré tout en apportant une touche de jeunesse naïve à la dynamique du duo principal, et participe également de la construction du sous-texte du film.

 

 

Parce qu’An, derrière ses airs de film culinaire léger, est avant tout une oeuvre sur la marginalisation, mettant en scène des invididus aliénés par la société qui les as vus naître, victime des préjugés et de conceptions ancrées, en pleine quête identitaire. Un sujet grave, traité par Kawase avec douceur, mélancolie et tristesse, toujours dans la retenue la plus pure. La réalisatrice conserve également un style de réalisation très singulier, une approche brut, entre caméra portée et défauts apparents de l’image (brûlure, bruit numérique) donnant souvent l’impression que la scène est prise sur le vif, captée sans artifices.

 

Un style sublimé dans la manière qu’a Kawase de filmer la nature. Sa caméra s'accommode du cadre urbain, filme les cerisiers en fleurs avec poésie, mais est également capable de s’envoler lors de quelques séquences purement lyriques, intimes et proprement transcendantes, lors desquelles la cinéaste rappelle toute l’essence du lien précieux unissant les êtres. Ainsi, la société et ses maux semblent mises en opposition avec la pureté de l’élément naturel.

 

Émouvant, d’autant plus qu’il construit ses personnages, leurs relations et leurs drames intimes dans la pudeur la plus absolue, An est une véritable fable, un petit bijou de cinéma japonais contemporain et, peut-être, la porte d’entrée idéale vers une filmographie passionnante mais plus exigeante.

 

8.5/10

 

 

 

The Assassin

 

Ce n’est pas souvent dans une vie de cinéphile qu’on a l’occasion de vivre une expérience aussi absolue que celle offerte par The Assassin. Le dernier film d’Hou-Hsiao-Hsien a tout de l’oeuvre exceptionnelle, dans tous les sens du terme. Un véritable manifeste esthétique, sans concessions, au point de laisser une partie du public sur le carreau.

 

The Assassin prend pour base une histoire chinoise du IXe siècle : Nie Yinniang. Librement adapté du texte, le film raconte narre les aventures de Yinniang, une assassine entraînée par une nonne. La technique de la tueuse a beau frôler la perfection, ses états d’âme l’empêchent parfois de mener à bien sa mission. Pour tester sa résolution, sa maîtresse l’envoie prendre la vie de Tian Ji’an, le cousin de Yinniang auquel la jeune fille fut jadis promise. Autour de cette histoire en apparence simple s’articulent des tractations politiques plus ou moins complexes, inhérentes au contexte de l’époque.

 

 

L’oeuvre de Hou-Hsiao-Hsien est le fruit d’un parti pris radical. Le récit est épuré au possible, le réalisateur ne s’encombre d’aucune remise en contexte et réduit les dialogues d’exposition au strict minimum. Appréhender la trame du film n’est donc pas chose aisée pour un public non instruit qui risque, s’il se borne à tenter de comprendre le pourquoi du comment et à identifier les rôles précis de chacun des personnages, pourrait ressortir de la séance perplexe. En réalité, c’est avant tout comme une expérience formelle et sensorielle qu’il convient d’aborder The Assassin.

 

Les mots ne semblent pas suffire pour décrire l’état de perfection formelle atteint par le film. Pas une seule seconde n’en resplendit pas d’un éclat esthétique prodigieux. On pourrait vanter pendant des heures les choix de décors et de costumes, resplendissants, mais c’est le travail photographique qui impressionne encore plus, tant chaque image semble composée, colorée et éclairée avec une précision inouïe. L’épure narrative du film se reflète également dans les choix de mise en scène de Hou-Hsiao-Hsien. La caméra est le plus souvent fixe, ses rares mouvements sont lents, feutrés, épousent le calme et le silence ambiants.

 

 

Certaines scènes se révèlent d’une immense force : la conversation de Tian Ji’an avec sa concubine, essentielle dans ce qu’elle révèle du passé de Yinniang, est filmée comme si le spectateur observait la scène caché derrière des rideaux qui envahissent régulièrement le cadre, faisant naître ce sentiment paradoxal de promiscuité et de distance par rapport aux personnages. Le rythme global, lent, berçant, est entrecoupé de scènes de combats d’autant plus impressionnantes qu’elles sont extrêmement courtes, le temps de quelques passes d’armes qui suffisent généralement aux adversaires à évaluer leur force respective. C’est la brièveté de ces incursions qui les rend d’autant plus précieuses, comme de brusques coups d’éclairs au milieu d’une nuit calme.

 

 

Plutôt que comme une histoire dense et continue, The Assassin se vit davantage comme une série de tableaux, un enchaînement d’image et de son touchant davantage au poétique qu’au narratif. Au milieu d’histoires de complots et de manipulations politiques, c’est surtout le personnage de l’assassine en lui-même qui marque la rétine. Magnifiée, iconisée à chacune de ses apparitions, Yinniang traverse tout le film tel un spectre, intervenant rarement mais observant silencieusement le reste monde. Derrière son visage figé comme la pierre, la tueuse dissimule un cruel dilemme : celui du déchirement entre raison et passion, entre le devoir glaçant de la lame et des sentiments tout ce qu’il y a de plus humain. La jeune fille, interprétée par la brillante Shu Qi, suscite des piques d’empathies d’autant plus vives qu’elles trahissent son impassiblité, comme lors d’un bref éclat en larmes ou au cours de quelques lignes de dialogue, éparses.

 

Ynniang, malgré sa présence éthérée, apparaît comme le seul vrai point d’ancrage émotionnel au sein d’un film pensé avant tout comme une expérience sensorielle. C’est peut-être en cela qu’il est si compliqué de parler de The Assassin. Face au parti pris d’Hou-Hsiao-Hsien, deux postures semblent possibles : l’admiration béate ou l’hermétisme total. On peut faire l’éloge sur des pages de la claque esthétique potentielle comme critiquer le manque de clarté de l’intrigue, tout n’est finalement et vulgairement qu’une histoire de “rentrer dedans ou pas”. Une proposition de cinéma si jusqu'au-boutiste ne peut, par essence, faire l’unanimité. Malgré les réserves que l’on peut avoir, The Assassin est un film qui doit être vu; l’expérience qu’il propose peut vous transformer, mais ne vous laissera en tout cas pas indifférent.

 

9/10

 

Martin

 

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3 mars 2016 4 03 /03 /mars /2016 09:30

2015 l’a confirmé : ramener à la vie les anciennes gloires est désormais une vraie tendance. Des sagas comme Jurassic Park, Mad Max, Terminator et bien entendu Star Wars ont toutes effectué leur grand retour, avec plus ou moins de succès commercial et critique. Des films de studios et de producteurs surfant généralement sur le succès de leur illustre prédécesseur plutôt que de tenter d’y apporter une vraie plus-value, la seule exception notable étant le Mad Max: Fury Road de George Miller dont on ne vantera jamais assez les qualités. Et l’une des premières grosses sorties de l’année 2016 est justement un autre de ces fameux revivals : Creed ou le septième film de la saga Rocky. Ou plutôt un spin-off, puisque le récit se concentre cette fois sur Adonis Johnson, fils du légendaire Apollo Creed et aspirant comme son père avant lui à une vie de boxeur. Le légendaire Sylvester Stallone, visage mais aussi principal auteur de la saga, s’efface tant devant la caméra que derrière puisque d’une part son personnage se voit relégué au rang de mentor du jeune Adonis, et d’autre part il cède les postes de réalisateur et de scénariste à Ryan Coogler, dont c’est seulement le deuxième film après Fruitvale Station en 2010.

 

 

Avant toute chose, je tiens à préciser que je n’ai pas grandi en regardant la saga Rocky. J’ai découvert les films très tard en commençant bien entendu par le premier dont il est inutile de vanter les qualités. Le Rocky de 1975, c’était un film intelligent et bien construit, qui livrait un vrai discours sur le rêve américain tout en étant porté par une histoire d’amour simple et touchante. Les suites ne parvinrent jamais vraiment à retrouver cet éclat, de la suite maladroite mais qui veut bien faire (Rocky II) au nanar Reaganien (Rocky IV). Stallone s’était perdu en chemin mais avait fini par retrouver sa grâce des années après avec Rocky Balboa (2006). Le scénariste/réalisateur/acteur y retrouvait la fibre sensible qui avait fait le charme du film originel ainsi que l’intelligence de son écriture, tout en offrant une conclusion tout simplement parfaite à la saga. On peut dès lors se questionner sur la pertinence même de l’existence d’un film comme Creed, qui arrive pour continuer quelque chose qui s’était pourtant terminé de la meilleure des manières. Et si le visionnage rassure sur la qualité du film, il ne fait pas disparaître ces interrogations.

 

Creed donc, c’est avant tout l’histoire d’Adonis, fils bâtard refusant d’assumer le nom de son illustre père et décidé à se faire un nom sur le ring par lui-même. Alors que tous les rings auquel il frappe lui ferment ses portes, il se tourne vers le seul qui puisse l'entraîner et faire de lui un vrai champion : le légendaire Rocky Balboa. La structure narrative revient donc à la base même de celle du tout premier Rocky et en reprend les grandes étapes : l'entraînement à base de montages musicaux, le combat contre un champion davantage pensé comme un coup de pub que comme un évènement sportif, la rencontre amoureuse qui se mêle au reste…

 

Pas très original donc, mais le script de Coogler a le mérite de vouloir bien faire les choses. Adonis Johnson est d’emblée présenté comme un personnage complexe, attiré par la violence, en conflit identitaire, capable de douceur et d’affection mais au sang chaud et au caractère parfois imprévisible. La relation de Johnson avec l’image de son père décédé est bien entendu au coeur des thématiques du film, le voyage initiatique du jeune boxeur passe par un rejet de la figure paternelle disparue avant de se conclure, logiquement, par son acceptation.

 

 

Le personnage principal s’impose comme un moteur efficace au bon déroulement de l’histoire, servi par une prestation très réussie de Michael B. Jordan. L’actrice Tessa Thompson, dans le rôle de Bianca, apporte au récit une touche de romantisme agréable. Encore une fois, rien dans le traitement ne surprend vraiment mais on passe suffisamment de temps avec les personnages pour apprendre à les connaître et s’attacher à eux, l’écriture est classique mais évite de paraître superficielle. Enfin, malgré une mise en retrait à l’écran, c’est encore une fois le personnage de Rocky qui illumine l’ensemble du film. L’ancien champion trouve en Adonis une nouvelle verve et une motivation pour mener ses propres combats, plus personnels et moins spectaculaires. C’est lorsqu’il se concentre sur Rocky que le film parvient à être le plus touchant, de l’évocation de sa tendre Adrian ou de sa relation avec son fils, à son éternelle naïveté désormais complétée par la sagesse de l’âge. Qu’il est bon de retrouver un acteur de la prestance de Stallone dans un vrai beau rôle, en particulier après de médiocres Expandables indignes du talent de l’acteur.

 

L’histoire se suit d’autant mieux que Coogler a vraiment travaillé sa mise en scène, propre, précise et parvenant à moderniser l’image de la saga. Sans que l’on soit face au travail d’un virtuose, on sent que le jeune réalisateur sait ce qu’il fait, est capable de construire des séquences efficaces et s’autorise même deux plan-séquences, dont un au milieu du film couvrant un combat décisif. Une petite extravagance rafraîchissante même si tout sauf indispensable. Dans l’ensemble, l’image a du punch et les combats parviennent à être jouissifs. Coogler a en revanche parfois tendance à en faire un peu trop, notamment lors du fameux montage d'entraînement où le jeune boxeur court accompagné de dizaines de motards levant leur roue derrière lui, le tout agrémenté de ralentis fort peu subtils. Une faute de goût qui fait hélas figure d’exception au regard de l’entièreté du film.

 

 

Difficile de parler de Rocky sans évoquer sa musique, le thème de Bill Conti étant devenu l’un des motifs musicaux les plus connus du cinéma. Pour Creed, la modernisation est de mise et passe par l’inclusion de nombreux morceaux hip-hop et R’n’B et notamment des morceaux interprétés par le personnage de Bianca. La playlist est efficace et contribue à renouveler l’ambiance du film, ça change des hymnes hard FM des 80’s mais ce n’est pas forcément un mal. En revanche, le score composé par Ludwig Göransson est nettement moins convaincant. Hollywoodien, pompeux et inutilement grandiloquent, il fait peine à voir quand on se remémore les partitions grandioses de Conti, et ce n’est pas le bref sample du cultissime Gonna Fly Now qui nous consolera.

 

Comme c’est de tradition dans la saga, l’histoire des personnages de Creed est à mettre en lien avec celle de ses auteurs. Rocky Balboa mettait en scène un Rocky âgé, tentant de se prouver qu’il est capable de remonter sur le ring une dernière fois, tandis que Stallone, l’acteur et l’auteur, tentait de montrer qu’il avait encore ce qu’il fallait en lui pour à nouveau mettre en scène son boxeur fétiche. De la même manière, Creed est l’histoire d’un passage de flambeau entre un Sly vieillissant et prêt à laisser la main à la nouvelle génération et un Coogler enthousiaste mais conscient de sa responsabilité. C’est peut-être de là, de cette sincérité de la paire Coogler/Stallone qu’émane tout le charme d’un film finalement assez conventionnel et prenant peu de risques par rapport à une recette déjà bien éculée tout au cours de la saga.

 

 

Creed est donc, dans l’ensemble, une réussite. Coogler est parvenu à livrer un produit à la hauteur de l’héritage de la saga et à renouveler son image sans la travestir. Il est toutefois difficile de savoir vers où le jeune auteur souhaite emmener des personnages qui sont à présent les siens. Rocky Balboa apportait une conclusion parfaite aux deux facettes du mythe de Rocky, tant à l’effervescence suante des rings de boxe qu’à la douce intimité de la cellule familiale. Creed n’est quant à lui clairement pas construit comme un dernier film mais semble au contraire aspirer à relancer la célèbrissime série de films, en actualisant ses codes, en introduisant de nouveaux personnages et en cristallisant le passage de flambeau à l’écran.

 

Quelque part, malgré des intentions plus modestes, ne peut-on pas reprocher à Coogler d’avoir réveillé une saga qui n’avait pas besoin de l’être, d’avoir, comme Jurassic World ou Star Wars VII, tenté de capitalisé sur les cendres d’un monument du cinéma d’ores et déjà enterré ? C’est peut-être l’avenir de la saga qui donnera une réponse plus précise à ces questions : y’aura-t-il d’autres Creed, narrant la suite des péripéties d’Adonis sur les rings ? Le vénérable Stallone sera-t-il de la partie ? Rien ne permet pour l’instant de confirmer ou d’infirmer ces suppositions. Mais, disons-le sans détour : ce ne serait pas plus mal si le 7e Rocky était vraiment le dernier, d'autant plus que la toute dernière scène du film, quant à elle, offre un parfait épilogue à cette longue, inégale mais passionnante saga, et à ce qui est assurément l’un des plus beaux personnages du cinéma.

 

 

7.5/10

 

Martin

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17 février 2016 3 17 /02 /février /2016 09:30

       Michael Peterson est un auteur vivant à Durham, Caroline du Nord, avec sa large famille recomposée. Entre le succès de ses livres semi-autobiographiques sur la guerre du Vietnam et les revenus de sa femme, occupant un poste de direction dans une grande entreprise de télécommunication, ils ont de quoi faire vivre tout ce petit monde sans problème dans une superbe villa. Les enfants, bien que provenant de trois couples différents, semblent tous heureux, élevés par des parents très ouverts d’esprit et bienveillants. Mais le 9 décembre 2001, Michael appelle le 911 à plusieurs reprises, paniqué, en état de choc, implorant qu’on lui envoie de l’aide. Il vient de trouver sa femme, Kathleen, inconsciente au pied des escaliers, dans une mare de sang. D’après son témoignage, il était resté presque deux heures au bord de la piscine à méditer après qu’elle soit partie se coucher. Elle mourra avant que les ambulances ou la police n’arrivent. Commence alors un feuilleton judiciaire dément, aux multiples rebondissements à peine croyables, parsemé de profonds questionnements sur le système judiciaire américain.

 

 

       Jean-Xavier de Lestrade, le réalisateur français derrière cette série documentaire, dit avoir eu l’intime conviction qu’il devait filmer cette affaire après avoir interviewé l’équipe de l’accusation, qui lui semblait bien trop sûre de son coup pour une affaire aussi trouble. On pourra dire qu’il a eu du nez, mais surtout de la chance, tant le sujet s’est révélé en or. Pendant presque deux ans, lui et son équipe suivent la famille Peterson au quotidien, n’ignorant rien ni personne. Ils accumulent ainsi plus de 600 heures d’images, dont il ne gardera « que » 6 heures pour la série. Par rapport à la récente Making a Murderer, le choix est clairement fait de passer moins de temps sur le procès, aussi passionnant qu’il soit, pour embrasser une vision plus large de l’affaire. On reste encore une fois du côté de la défense, mais le regard qui est jeté sur la famille me semble aussi neutre que possible. Rien n’est filtré, je pense notamment de nombreuses blagues que l’on n’a pas l’habitude de voir dans ces situations (mention à David Rudolf, l’avocat de la défense). Lestrade est plus intéressé par ce que l’affaire révèle de la société, de la justice, par les drames personnels, que par une simple défense biaisée de l’accusé.

 

       Certaines séquences m’ont paru être l’exemple parfait à donner à ceux qui critiquaient Gone Girl sur sa représentation soi-disant caricaturale de la presse et des médias. En voyant certains journalistes prendre parti de façon éhontée et tirer leurs propres conclusions en se basant sur des rumeurs, difficile de ne pas enrager. Certains de leurs collègues font vraiment leur travail et remettent en cause les contradictions de l’accusation comme de la défense, une nuance bienvenue. Un autre point évoqué dans la série est l’assimilation des faits par le grand public. Il a été prouvé à de nombreuses reprises que la façon dont ils nous sont présentés, avec quel degré de certitude apparent et surtout quelle interprétation, nous influence durablement et qu’il est nettement plus difficile de changer d’avis. Qui n’a jamais appris un jour qu’il avait tort sur un point depuis des années, simplement parce que cette connaissance n’avait jamais été remise en cause ? Notre société a le tort de présenter et de traiter les suspects et les accusés avec bien trop de certitude, de méfiance, chacun va livrer sa petite théorie, les journalistes vont les harceler, sans avoir vraiment conscience de détruire leur vie s’ils sont innocents. C’est pourtant ce qu’est censée garantir la présomption d’innocence, mais comme le dit Michael, il semble depuis le début être coupable avant d’être prouvé innocent.

 

       Difficile donc de continuer sans évoquer ce que je pense de l’affaire, autant le dire tout de suite : je suis fermement convaincu que Michael Peterson est innocent. Je peux tout à fait comprendre que certains nourrissent de sérieux doutes sur Steven Avery (Making a Murderer), que l’enquête ait été une farce ou non, car il n’inspire pas forcément confiance à tout le monde. Dans le cas de Michael Peterson, j’ai été convaincu parce que le documentaire montre tous les points de vues, notamment ceux des membres de la famille qui ont fini par se retourner contre lui, et parce qu’il apparaît comme un homme profondément bon et humain sur les six heures à notre disposition. Sa famille et ses amis l’aiment (ou l’aimaient) sans réserve, tout le monde décrivait leur couple comme fusionnel, son appel au 911 est déchirant, bref il ne m’en aurait pas forcément fallu plus pour le croire. Si on y ajoute les preuves scientifiques des experts de la défense et les nombreux rebondissements qui suivent, il n’y a plus tellement de place pour le doute, à mon humble avis. Je préfère le donner, même si la série ne se limite en aucun cas à un simple suspense sur sa culpabilité, car il impacte forcément mon appréciation.

 

 

       Ce qui captive dans cette série, qu’on pense le personnage innocent ou non, est encore une fois la méticuleuse démonstration que dans l’enquête et le procès, rien n’a été épargné à l’accusé pour l’envoyer en prison. Michael a un monologue où, tirant sur sa pipe, il se demande comment peuvent bien faire les pauvres pour se défendre, s’il n’y arrive pas avec un excellent avocat et de nombreux experts. Il est possible de trouver des secrets sur n’importe qui, à partir du moment où l’on se met à disséquer sa vie personnelle et intime. Une fois certaines informations divulguées au grand public, les interprétations seront légion et pourront peindre cette personne comme coupable, quoi qu’il dise. Un exemple flagrant nous vient de l’accusation, qui n’hésite pas à mettre en avant la profession de romancier de l’accusé, comme un atout pour masquer le meurtre de sa femme en accident (alors qu’il n’écrit que sur la guerre du Vietnam). Je m’étais fait la réflexion que Stephen King serait définitivement foutu si sa femme venait à mourir d’un tel accident, et qu’il se retrouvait face à une accusation qui ne recule devant aucun coup bas. Un ex-alcoolique ayant eu des accès de violence, à l’imagination aussi débordante que morbide, en couple depuis 45 ans, que de ragots peut-on imaginer ! Il serait tellement facile, comme dans la série, de citer des passages de ses livres où il expose des pensées très noires et légitimement terrifiantes en les sortant de leur contexte.

 

       Ceci m’amène à un autre sujet excessivement passionnant et trop vite laissé de côté à mon goût dans la série diffusée par Netflix, ce sont les jurés. En France, les six jurés civils, le président de la cour d’assises et ses deux assesseurs votent à bulletin secret après délibérations, il faut au moins 6 voix sur 9 pour prendre une décision défavorable à l’accusé, sans quoi il sera acquitté (merci Wikipédia, j’avais un doute là-dessus depuis longtemps). Aux Etats-Unis, le système est très différent car, comme on peut le voir dans l’excellent 12 Hommes en colère, c’est un jury populaire de douze personne qui doit parvenir à un verdict unanime, aussi absurde que cela puisse paraître dans des affaires complexes. Cela entraîne, en cas de désaccords majeurs, des débats interminables dans lesquels certains tenteront d’imposer leurs convictions avec plus de véhémence que d’autres, où la psychologie et la dynamique de groupe pourront prendre plus d’importance que l’affaire elle-même. Certains vont craquer parce qu’impressionnables, d’autres par lassitude ou fatigue au bout de plusieurs jours, et il apparaît que c’est souvent ceux qui votent coupable qui l’emportent dans ce genre de cas. De plus, n’avoir que des civils dans le jury implique un certain manque de recul et d’expérience par rapport aux affaires sordides qui peuvent être traitées, où l’émotion et les préjugés l’emporteront trop souvent sur l’étude minutieuse des faits et des témoignages.

 

       Les innocents envoyés en prison, les fausses accusations, la corruption, les pressions, cela existe aussi en France, je ne dis en aucun cas que notre système est parfait. Comme le démontre très bien l’avocat de la défense, le système américain est volontairement imparfait pour que des innocents ne soient pas condamnés, en théorie. Seulement il semble que les jurés prennent parfois leur rôle trop à cœur et cherchent à déterminer par eux-mêmes si la personne est coupable ou innocente, alors qu’ils ne sont pas là pour ça. Voter coupable signifie que pour chacun, en son âme et conscience, l’accusation a présenté un dossier sur lequel ne plane aucun doute raisonnable. A nouveau, le verdict non coupable indique seulement que la culpabilité n’a pas été prouvée au-delà de ce doute, pas que la personne est innocente.

 

 

       Pour revenir au sujet, un aspect du procès abordé dans la série que l’on voit rarement dans la fiction est l’étude des réactions probable des jurés. Une partie de l’argent consacré au procès va à des questionnaires, des enquêtes d’opinion, des sessions avec des volontaires que l’on confronte aux pièces à conviction, aux vidéos, à l’appel au 911 et bien d’autres éléments. Un processus riche d’enseignements, qui montre bien vite à la défense ce qui pourrait se retourner contre eux, surtout sur le plan émotionnel. L’experte engagée sur ce domaine leur fera même remarquer que l’on peut apporter toutes les preuves scientifiques irréfutables du monde, si des jurés doutent, ils auront tendance à se replier sur le versant affectif, sur l’histoire tissée par le procès.

 

       Bien que j’ai envie de vous conseiller la série et de ne rien raconter de son déroulement, je suis bien obligé de vous parler du téléfilm sorti huit ans après la série et suivant les nouveaux développements de l’affaire. Partant de là, vous vous doutez que s’il existe une suite, c’est que tout ne s’est pas déroulé comme prévu pour Michael Peterson et la défense (même si on le sent venir). Ce téléfilm reprend étrangement trop d’extraits de la série pendant une vingtaine de minutes, rendant le début assez pénible, même si on peut comprendre qu’un rappel était nécessaire après tout ce temps. Comme dans la trilogie Paradise Lost, on retrouve avec émotion les protagonistes de l’affaire des années plus tard, qui ont vieilli, grandi, mûri, qui attendent avec espoir l’élément qui fera basculer l’affaire, ou bien restent fermement convaincus de la culpabilité de Michael. On retrouve également l’attention du détail de Lestrade, sa capacité à saisir les moments poignants en toute sobriété, son étude minutieuse de la famille. Des révélations fracassantes (que je ne dévoilerai pas, elles) vont permettre à la défense de repasser devant le juge pour demander un nouveau procès, en démontrant que Michael Peterson n’a pas eu droit à un procès équitable en 2003. Le tout forme un documentaire édifiant et profondément nécessaire, et je peux jurer que je n’utilise pas cet adjectif souvent. Si tout ceci vous a intrigué (je l’espère), foncez regarder la série et le téléfilm sans chercher d’informations sur l’affaire, je vous promets que vous le regretterez pas.

 

 

9/10

 

Arnaud

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13 février 2016 6 13 /02 /février /2016 19:05

Cinéaste mexicain spécialisé dans le film choral, Alejandro González Iñárritu s’est taillé une place de choix dans le paysage cinématographique mondial et fait désormais partie de ce cercle fermé d’auteurs capables de manipuler un imposant budget pour le soumettre à leur vision. Iñárritu a pourtant commencé dans l’intimiste avec des drames choraux (Amours chiennes, 21 Grammes et Babel) dans lesquels il s’obsédait pour l'interaction humaine et les destins croisés de personnages a priori étrangers les uns aux autres. Son quatrième film, Biutiful, abandonnait la structure chorale mais conservait le goût du drame déchirant, peut-être au détriment de la finesse du film. La consécration du réalisateur vient avec son oeuvre suivante : Birdman. Comédie dramatique consacrée à un acteur de cinéma has been tentant un retour au théâtre, exercice de style virevoltant donnant l’illusion d’un seul plan-séquence ininterrompu, la cinquième réalisation d’Iñárritu remporte l’adhésion à la quasi-unanimité et sort triomphante de la cérémonie des Oscars avec pas moins de cinq statuettes dont celle sacrant le meilleur film. Or, à peine le tournage de son oeuvre maîtresse bouclé, Iñárritu était déjà sur un autre projet : The Revenant, adapté du livre de Michael Punke, lui-même inspiré de la vie du trappeur américain Hugh Glass.

 

 

En 1823, Hugh Glass (Leonardo DiCaprio) et son fils (Forrest Goodluck) guident un groupe de trappeurs à travers le Dakota, à la recherche de peaux. Attaqué par un ours, Glass est laissé pour mort par le reste de son équipe. Le trappeur doit alors entreprendre de survivre, seul, blessé et affamé, au milieu de forêts enneigées hostiles, avant de retrouver l’homme qui causa sa perte : John Fitzgerald (Tom Hardy). Le cinéaste a donc choisi un contexte radicalement différent de ce qu’il avait pu proposer par le passé. Son Revenant est un film historique aux proportions de fresque quasi-épique, peu verbeux et centré sur la lutte de l’homme face à la nature plutôt que sur les relations et interactions d’un groupe de personnages. Le film a déjà fait parler de lui avant sa sortie pour ses conditions de production et de tournage ardues.

 

Tournée aux confins de la nature canadienne, avec une température ambiante avoisinant parfois les -30°, la dernière réalisation du mexicain faillit également pâtir des lubies esthétiques de son auteur : afin de renforcer le cachet et la beauté brut du film, Iñárritu impose un tournage avec des lumières exclusivement naturelles, contraignant l’équipe à ne tourner parfois que sur quelques heures par jour pour capturer l’éclairage parfait. Tant de contretemps et d’exigences firent grimper le budget à un total de 135 millions, pas si loin du blockbuster estival moyen. Mais The Revenant est tout sauf un simple divertissement onéreux et ne s’impose aucune limite, si n'est celles de son créateur.

 

Autant le dire d’entrée de jeu : formellement, la claque est absolue. Le réalisateur a décidé de se placer dans la lignée esthétique de Birdman tout en abandonnant l’obligation du plan unique. Pour autant, les choix du cinéaste vont dans le sens du non-découpage : le montage se fait rare, les plans durent et couvrent souvent des séquences entières. Démonstration de pure virtuosité pour Iñárritu qui affirme la toute puissance de sa vision de créateur d’image. Le réalisateur n’opte pas pour une caméra portée, à l’image brute et imprécise et collant à la peau des personnages mais préfère appeler à la contemplation à l’aide de mouvements fluides, amples et d’un sens du cadre et de la composition inné. Quelque chose de véritablement enivrant se crée lorsque la caméra évolue de manière ininterrompue avec l’action, se meut avec aisance autour des acteurs et finit par révéler quelque chose de bien plus majestueux que ce qu’elle laissait soupçonner au départ.

 

Cédant à l’envie d’en mettre plein la vue, le mexicain insère dès les premiers instants du long-métrage une séquence de bataille absolument ébouriffante dont l’ampleur n’est que grandie par ce non-découpage permanent de l’action. Je me dois également de louer l’immense talent du directeur de la photographie: Emmanuel Lubezki. Responsable de l’image atittré d’Iñárritu mais aussi d’Alfonso Cuaron ou de Terence Malick, le chef opérateur mexicain transcende une fois de plus son art. La plastique de l’image est sublime, met en valeur à la fois le froid glacial des étendues neigeuses et le timide réchauffement du soleil et renforce cet appel à la contemplation induit par les choix visuels du cinéaste. Lubezki a déjà gagné l’Oscar de la meilleure photographie les deux années précédentes (pour Gravity et Birdman) mais semble plus que jamais mériter la précieuse statuette pour l’image exceptionnelle de The Revenant.

 

 

J’ai pu lire à de nombreuses reprises des critiques mettant en avant le caractère finalement très vain du film au-delà de sa beauté incontestable. Selon moi, le film ne mérite pas qu’on le résume à cela. A travers ses images, Iñárritu construit avant tout des rapports, à commencer par celui, évident, entre l’Homme et la nature. Trappeur émérite, Hugh Glass se retrouve livré à lui-même au sein d’une forêt enneigée et ne peut se fier qu’à ses instincts les plus primaires pour espérer subsister. Contrairement à ce que l’on pourrait croire au premier abord, The Revenant ne livre pas un traitement terre-à-terre et viscéral de la lutte pour la survie mais tend volontiers vers le mysticisme. Il y a quelque chose de religieux dans la manière dont est filmée la nature, qu’il s’agisse de l’immense forêt entourant Glass ou des nombreuses créatures la parcourant.

 

L’élément naturel est présenté sous son jour le plus terrifiant (l’attaque de l’ours, longue et brutale) mais aussi son plus apaisant, enivrant, comme une force englobante tranquille et absolue. Je suis tenté de rapprocher l’approche d’Iñárritu sur ce film de celle de Malick à partir de La Ligne Rouge, sans la voix off lourdingue. Cette quasi déification de la nature est d’ailleurs mise en résonance avec les pratiques des Américains natifs, vivant en accord avec elle. Quelque part, il y a un vrai contraste entre la brutailté et la violence des péripéties traversées par Glass et cette sérénité ambiante. La musique du japonais Ryuichi Sakamoto, appuyé par le musicien électronique allemand Alva Noto, apporte une touche de mélancolie supplémentaire au ressenti global.

 

Quant aux versants les plus douteux de l’humanité, ils semblent incarnés par le personnage de John Fitzgerald. Avare, lâche et impitoyable, il n’en demeure pas moins terriblement humain. Iñárritu profite de Fitzgerald pour exprimer une critique pas tant à l’égard de la religion qu’envers ceux qui commettent les pires actions en son nom. A côté, la douceur humaine et l’empathie émotionnelle du film passent par les relations que Glass entretiens avec son fils ainsi qu’une brève rencontre avec un Pawnee solitaire. Là où se trouvent peut-être les limites du cinéaste, c’est dans un symbolisme parfois lourdingue, passant surtout par des séquences de rêves et de fantasmes qui manquent hélas de finesse. De même qu’en pinaillant, on pourrait mettre le doigt sur quelques facilités d’écriture qui n’étaient pas indispensables. Après tout, Iñárritu n’est pas forcément réputé pour sa subtilité.

 

 

Difficile de parler de The Revenant sans évoquer son acteur principal, sans doute l’une des plus grosses raisons derrière l’engouement que le film connaît actuellement. Durant le tournage, DiCaprio n’a apparemment reculé devant rien, bravant la météo désastreuse, acceptant de déambuler nu au milieu des forêts canadiennes et même de manger un vrai cœur de bison devant les caméras. Autant dire que Leo aura tout mis en œuvre pour décrocher lui aussi son Oscar tant mérité. Il ne s’agit probablement pas de la performance la plus riche de l’acteur américain, lui qui étalait toute sa palette dans des rôles comme ceux de Calvin Candie (Django Unchained, 2012) ou Jordan Belfort (Le Loup de Wall Street, 2013) revient ici à un jeu plus minimaliste, presque silencieux. Il faudra vous habituer à voir DiCaprio ramper et grogner pendant la majeure partie de son temps à l’écran. Pour autant, l’acteur garde son magnétisme inimitable et parvient à rendre captivante l’épopée glaçante. Les quelques séquences plus intimes, où la relation de Glass avec son fils est mise à nu, suffisent à apporter au film la douceur émotionnelle dont il avait besoin. Je dois cependant avouer avoir été plus impressionné par Tom Hardy, qui trouve ici l’un de ses meilleurs rôles. Froid, charismatique et plus bavard que celui de DiCaprio, il colle à merveille au physique particulier de Hardy et à ses tics de jeu et de parole inimitables.

 

Il y a donc beaucoup de choses à dire sur The Revenant. Ce n’est pas le film vide et poseur que je craignais, l’expérience qu’il propose est vivifiante et véritablement unique, au-delà même de la simple prouesse formelle. Iñárritu semble concrétiser son passage d’auteur mexicain confidentiel à celui de mastodonte du cinéma américain, du même calibre qu’un David Fincher ou un Quentin Tarantino. On ne peut qu’attendre la suite de cette seconde partie de carrière, différente de la première, plus virtuose et grandiloquente, mais toujours portée par l’envie de faire du beau cinéma.

 

 

8,5/10

 

 

Martin

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10 février 2016 3 10 /02 /février /2016 21:57

Ce Deadpool, je le surveillais depuis un petit moment. En projet depuis une dizaine d’années, il promettait de bousculer quelque peu les codes des films de super-héros, comme le fit par la suite Kick-Ass. Mais là où ce dernier se concentrait sur les problématiques d’être un super-héros sans pouvoir, ni force physique, ni gadgets de riche, Deadpool est un mutant (ou presque) comme tant d’autres dans l’univers des X-Men. La principale différence vient de sa personnalité, car rien ne destinait Wade Wilson à faire le bien dans sa vie. Il garde son humour trash et vulgaire, son autodérision, et surtout la conscience d’être dans un film (ou une bande-dessinée, c’est selon). S’il y a bien une chose que les teasers et la campagne de publicité prouvaient, c’était que les personnes impliquées dans ce projet, Ryan Reynolds le premier, avaient compris le potentiel du personnage et comptaient bien l’exploiter. L’occasion était trop belle de faire oublier son apparition dans un X-Men Origins : Wolverine de bien triste mémoire (autant pour les spectateurs que pour l’acteur, qui le jouait déjà).

 

 

Il faut dire que ça commence bien, avec ce générique d’introduction débile à souhait, ne donnant aucun nom mais seulement des indications comme « réalisé par un blaireau surpayé ». Voilà qui donne le ton, et ça continue avec la première scène en taxi.  Là où le bât blesse assez rapidement, c’est une fois qu’on a compris comment le film serait structuré, à savoir par longs flashbacks nous expliquant comment Wade Wilson en est arrivé là. Un mode de narration pas si original que ça, surtout pour une trame tout à fait bateau, disons-le. Dans le genre, Super faisait nettement mieux et se moquait plus cruellement du « héros » qui part dans une quête vengeresse pour sauver sa femme. Reconnaissons que la partie romance initiale est très plaisante ici, entre une première discussion pour le moins inhabituelle et par la suite une poignée de scènes que je n’aurais jamais cru voir dans un film Marvel (pas besoin de spoiler, vous saurez de quoi je parle).

 

J’aurais donc tendance à dire que le tout se tient fort bien pendant la première heure, mais perd paradoxalement en dynamisme et en entrain quand « l’intrigue doit avancer », pour citer un des personnages. On sent les scénaristes à l’aise pour digresser avec des personnages secondaires comme le chauffeur de taxi, sur des situations débiles permettant à Reynolds de se lâcher, mais lorsque l’on revient à la trame et au méchant, le côté barbant et prémâché de nombreux films du genre revient au galop. C’est simple, un personnage comme Deadpool a besoin d’un adversaire qui a du mordant, du charisme, pas un simple sadique sans émotions comme on en a déjà vu des pelletées. Il n’est simplement pas intriguant, pas intéressant, et n’offre aucun potentiel scénaristique au héros à part se moquer de son nom (allez, il y a un gag bien trouvé sur la fin avec ça). On pourrait même arguer que Deadpool n’a pas besoin de vrai « grand méchant » face à lui, surtout si le but est de casser un peu les schémas éculés.

 

Les deux X-Men qui reviennent assez souvent dans le film ne sont pas non plus exploités au mieux, ils donnent surtout l’impression d’être des faire-valoir du héros qui va les charrier en permanence. Le voir se moquer d’un Colossus moralisateur, ou de la demeure des mutants et son professeur, est toujours drôle mais tourne assez rapidement à vide. A nouveau, comme on pouvait le prévoir, la principale qualité du film est d’avoir un héros et même quelques autres personnages tournant en dérision la plupart des situations sérieuses, quitte à en faire des tonnes. C’est à peu près ce que visait Kick-Ass 2, mais il se vautrait complètement dans une vulgarité pénible, une mise en scène fade et une esthétique laide au possible.

 

Sans non plus atteindre le niveau d’un Sam Raimi (on pensera d’ailleurs à son Darkman à plusieurs reprises), Tim Miller nous sert a minima quelque chose de lisible et propre. Les scènes de combat n’impressionneront pas grand monde tant elles sont vues et revues, mais il a le mérite de rester loin du niveau abyssal des frères Russo (Captain America 2 et bientôt 3, pour rappel). Un peu comme pour Ant-Man, c’est un film qui aurait grandement bénéficié d’un type ingénieux et survolté comme Edgar Wright, mais on a envie d’être indulgent vu ce qui nous est proposé d’assez inhabituel à côté du reste. Comme j’ai pu le dire d’autres fois, difficile d’estimer si je suis clément avec ce film à cause d’un contexte morose ou parce qu’il le mérite vraiment. Comme premier film de super-héros de l’année, il s’en sort très honorablement et devrait rester loin d’être le pire, ce qui est bien dommage vu le nombre qu’il en reste.

 

 

6.5/10

 

Arnaud

 

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7 février 2016 7 07 /02 /février /2016 20:12

 

       The Jinx, sur HBO

 

The Jinx, c’est avant tout l’histoire de Robert Durst (comme l’indique le sous-titre, The Life and Deaths of Robert Durst), héritier et aîné d’une famille de magnats de l’immobilier à New-York. Accusé par beaucoup de suite à la disparition de sa femme en 1982, directement accusé de meurtre en 2001 quand son voisin est retrouvé démembré dans la baie, le moins qu’on puisse dire est que l’on a affaire à un personnage complexe et torturé. L’originalité de la série est que Robert Durst a lui-même contacté le réalisateur Andrew Jarecki, qui a réalisé une fiction sur lui, pour lui accorder une longue interview. Comme dans son passionnant documentaire Captuting the Friedmans, Jarecki ne se contente pas de rester en surface et de relater l’affaire chronologiquement, il s’intéresse sincèrement à ceux qu’il filme, aussi peu recommandables qu’ils puissent être. Une grande partie de l’intérêt réside dans le fait que le doute est largement permis sur les deux affaires, aucune preuve irréfutable n’étant trouvée pour conclure à un meurtre avec préméditation.

 

 

Le profil du personnage n’aide pas vraiment à le croire innocent, on le sent lunatique, colérique, mal dans sa peau, il a de plus beaucoup de rancœur envers certains membres de sa famille qu’il s’est mis à dos, à commencer par son frère. Ce dernier a fini par prendre la direction de l’entreprise familiale quand Robert a été écarté, et il l’a très mal vécu. On sent l’homme écrasé par le poids de l’héritage, du nom, de responsabilités qu’il ne voulait pas prendre, et je n’ai eu aucun mal à le croire quand il dit que l’argent ne l’a jamais rendu heureux. Qu’il soit innocent ou non, qu’il soit dérangé ou non, on comprend vite qu’il n’a pas eu une vie heureuse ni facile. Difficile de dire ce que nous aurions fait à sa place, et c’est ce que j’aime avec l’approche de ce réalisateur : il évite autant que possible de juger, et nous présente les faits le plus objectivement possible. Dans cette série, il n’hésite d’ailleurs pas à se filmer avec son équipe, en plein questionnements sur les directions à prendre sur la légitimité qu’ils ont à enquêter sur Robert Durst alors qu’ils l’ont pris pour sujet.

 

La série a certainement moins fait parler en France qu’aux USA, où la presse a assez largement commenté la série, ce qui n’est pas un mal. Si nous n’avez rien lu à son sujet, vous allez être d’autant plus pris par les rebondissements assez incroyable qu’elle présente. Pour ne rien gâcher, le tout est très bien monté, la bande-son est envoûtante et glaçante à souhait, il n’y a vraiment qu’un défaut qui vient un peu ternir le tableau : les reconstitutions. Pourquoi Andrew Jarecki y a eu recours, j’ai beaucoup de mal à me l’expliquer. Elles sont très léchées, mais leur simple présence alourdit parfois la narration. Il aurait semblé plus judicieux d’utiliser ce temps pour approfondir certains points (le rôle de la justice, un peu léger), surtout vu la durée de la série. Dans l’état, on a tout de même une œuvre marquante que je recommande fortement ne serait-ce que pour le personnage de Robert Durst, qui n’a pas d’équivalent dans la fiction.

 

8/10

 

 

 

       Making a Murderer, sur Netflix

 

La série diffusée par Netflix (et non pas produite, les réalisatrice ayant travaillé dessus pendant plus de 10 ans) aborde un cas bien plus « classique » à première vue, celui de l’erreur judiciaire. Je suis fortement amateur des documentaires exposant minutieusement les failles des systèmes judiciaire et policier, et par extension des personnes qui les composent, aussi déprimant puissent-ils être. Je recommande fortement Paradise Lost, The Central Park Five et Waco dans le genre, parmi les plus révoltants et implacables que j’ai pu voir. Par rapport à la fiction, et même aux films « adaptés d’une histoire vraie », ma théorie est qu’il n’y a rien de plus profondément rageant que de voir quelqu’un mentir face à la caméra, pour sauver sa peau ou condamner les mauvaises personnes. Et bien ce genre de moments, Making a Murderer en contient plus qu’il ne faut pour me mettre hors de mes gonds, et faire perdre toute foi en la justice.

 

 

Steven Avery est, à première vue, un brave type vivant reclus avec sa famille, qui a eu quelques fois affaire à la police, mais plus pour des dérapages de jeunes qui s’ennuient que pour de vrais délits. En 1985, il se voit accusé à tort d'agression sexuelle et de tentative de meurtre sur une joggeuse, et la police locale fait tout pour qu’il soit emprisonné, sans enquêter sérieusement sur d’autres suspects. Il restera 18 ans en prison avant que les prélèvements ADN ne l’innocentent, et un amendement à son nom sera voté dans le Wisconsin pour éviter les condamnations à tort. Tout ceci ne représentant que le premier épisode sur dix, on se demande bien ce qu’il va pouvoir lui arriver d’autre. Ironie du sort ultime (ou pas), à peine deux ans après sa libération, en plein procès contre le comté pour obtenir un dédommagement, il se voit accusé de meurtre. Je n’en dirai pas plus pour ne pas raconter toute la série, mais attendez-vous à  des rebondissements à s’en décrocher la mâchoire comme aucune fiction ne pourrait se permettre. C’est bien simple, on ne pourrait pas y croire si ce n’était pas un documentaire.

 

Il est évident que les deux réalisatrices soutiennent la théorie de l’innocence d’Avery, mais que l’on y croit ou pas, ça ne me choque pas outre mesure (on pourrait arguer que le titre vous prévient un minimum). Pour se lancer dans un projet d’une telle ampleur, comme les deux réalisateurs qui ont suivi les West Memphis Three pendant plus de quinze ans (et sorti les trois Paradise Lost, donc), il faut une conviction, une passion. Je doute que la simple envie de raconter une histoire objectivement puisse suffire. Des éléments ont été omis dans le sens de l’accusation comme de la défense, donc de ce point de vue là je n’ai aucun problème. L’important est plutôt la redoutable efficacité du montage, la multiplication étourdissante des points de vue (famille, médias, avocats, etc) et des personnages grâce aux dix heures de la saison.

 

Il faut dire qu’on en a une sacrée galerie, entre les avocats de la défense méthodiques et passionnés, les flics incompétents, la famille atypique, le procureur prêt à tout… Les réalisatrices n’ont pas eu peur de consacrer beaucoup (mais vraiment beaucoup) de temps aux séquences de procès, pour ma plus grande satisfaction. Il faut dire que les plaidoiries, les interrogations de témoins, l’attente de la délibération du jury sont des situations hautement cinématographiques, qui ont d’ailleurs donné lieu à d’immense films. Cette approche permet de disséquer le fonctionnement d’un procès, et de mettre en lumière les innombrables failles d’un système censé offrir à tous une chance équitable devant la justice.

 

On ne pourra pas s’empêcher de scruter les yeux des menteurs patentés, s’étonner de certains choix de mots inopportuns, sursauter aux révélations qui se succèdent, et surtout attendre avec une impatience croissante le dénouement de cette affaire hallucinante. On a le sentiment de vivre l’affaire avec tout ce petit monde, malgré les ellipses, les rides et les cheveux blancs ne trompant pas. Sans rien révéler de la fin, que dire si ce n’est que la série m’a laissé sur le carreau, donnant matière à réfléchir pendant plusieurs jours. J’avais eu le même ressenti après avoir enchaîné la trilogie Paradise Lost et le documentaire somme West of Memphis, sur le même sujet. C’est le genre d’affaires dont il faut absolument connaître l’existence, par le biais d’œuvre nous ouvrant les yeux sur les profonds dysfonctionnements d’un système dans lequel on devrait avoir confiance. Pour ma part, s’il y a bien une série à ne pas rater sur Netflix, ce serait celle-là, et j’ai sacrément hâte de voir ce que va pouvoir nous proposer la saison 2.

 

9/10

 

Arnaud

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Published by Arnaud - dans (Hors) Séries
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30 octobre 2015 5 30 /10 /octobre /2015 09:45

       On ne va pas y aller par quatre chemins, des films comme The Lobster, on n’en voit pas tous les jours. On n’en voit même pas tous les ans, en fait. Au risque de perdre des lecteurs dès l’introduction, mais je préfère rester honnête, c’est le genre de film qu’il faut aller voir en en sachant le moins possible. Ne pas avoir lu le synopsis, ni vu la bande-annonce, devient malheureusement de plus en plus difficile de nos jours, mais si jamais vous pouvez, faites juste confiance à la critique et foncez le voir.

 

 

       Le jeune Yorgos Lanthimos ici réalisateur (32 ans et cinq longs-métrages à son actif), quitte pour la première fois le grec et passe à la langue de Shakespeare, avec en plus de ça un casting imposant. Un défi sur lequel nombre de cinéastes prometteurs se sont cassés les dents, avec souvent le plus grand mal du monde pour rebondir. On peut voir ici l’avantage de la coproduction européenne, qui ne semble pas avoir limité ses ambitions ou ses idées. Personnellement, sans avoir vu de film de lui (alors que je dois voir Canine depuis des années), j’étais quasi certain d’adorer. J’ai une énorme faiblesse pour l’absurde et l’humour noir, et le point de départ de ce long-métrage en promettait beaucoup. Si vous avez continué à lire malgré ma mise en garde, ça ne vous gênera certainement pas que je rappelle en quoi consiste le film.

 

       Dans ce futur dystopique mais vraisemblablement proche (rien de « futuriste » au sens habituel du terme), le célibat n’est pas une option de vie légale. Si une personne se retrouve dans cette situation, ici David (Colin Farrell), elle est amenée dans un hôtel à la campagne et doit se trouver quelqu’un avec qui vivre en moins de 45 jours, sans quoi elle est transformée en l’animal de son choix et lâchée dans les bois. Un fonctionnement absurde et radical qui donne lieu dès l’introduction à des situations et des dialogues savoureux.

 

       La mise en place est méthodique, minutieuse, équilibrant parfaitement explications directes et découverte de cet univers étrange. On le sait bien, les meilleures fictions dystopiques, principalement livres et films, sont des miroirs déformants de notre société, mettant en relief ses dysfonctionnements et dérives (actuelles ou à venir) par l’absurde, l’humour ou la violence. Des sortes de cauchemars éveillés qui retiennent notre imagination car dangereusement proches de ce qu’on connaît ou redoute. L’exemple le plus connu reste certainement Big Brother, l’entité omnisciente régnant sur le monde de 1984, création hautement visionnaire et toujours plus actuelle de George Orwell.

 

       Dans The Lobster, le sujet n’est pas tant la politique et ses dirigeants qu’une vision assez pessimiste de l’amour et du couple contraints par notre société. Le simple point de départ du film suffit à deviner une critique sur notre vision occidentale et encore fortement chrétienne de ces concepts, où être en couple et avoir des enfants est la norme voire une fin en soi, toute personne s’écartant de cette trajectoire aura donc forcément un ou des problèmes (ici les « solitaires » vivent dans la forêt, bannis de la société). La façon de se rencontrer au sein de l’hôtel paraît ridiculement étriquée et encadrée, avec beaucoup qui vont se fixer sur un détail physique anodin comme point commun alors que ça n’apportera rien au couple. Trop se baser sur l’apparence et ses détails relativement insignifiants est également un problème actuel encouragé par le fonctionnement de nombreux sites et applications de rencontre.

 

 

       De même, une fois les couples formés Lanthimos se fait un malin plaisir de mettre à jour les mensonges, les faux-semblants et l’hypocrisie qui en furent l’origine, en dépit du bon sens. Un monde aseptisé, politiquement correct et oppressant, où l’important n’est pas tant d’être heureux en couple mais de ne pas être seul. C’est bien cette dissection par petites touches d’un modèle établi qui est le plus dérangeant, car jamais le réalisateur ne cède à la surenchère. Le grotesque et l’absurde sont quasi omniprésents, bien sûr, mais en conservant toujours ce petit quelque chose de réel qui nous renvoie à nos propres interrogations. Difficile d’imaginer ce que nous ferions dans la situation de David, qui veut se sortir de là mais ne démontre guère d’enthousiasme, au grand dam des responsables de l’hôtel.

 

       Il est à noter que Colin Farrell est formidable dans ce rôle, avec un changement de corpulence ne visant pas l’Oscar, tout au service de son personnage de nounours affable, porté par les évènements. Il enchaîne ces dernières années les très bons rôles, après avoir souffert longtemps de ses frasques de bad boy et de rôles dont il aurait pu se passer. Le reste du casting est au diapason, citons Rachel Weisz, Léa Seydoux, John C. Reilly et Ben Wishaw, encore une fois Lanthimos est à féliciter pour avoir aussi bien dirigé ce beau monde en langue anglaise. Pour faire simple, tout s’accorde dans ce film pour porter le récit, aussi bien la photographie que la musique, le choix des décors, les scènes qui s’étirent pour nous entraîner dans la torpeur de cet hôtel…

 

       On aimerait voir plus de jeunes talents comme ce réalisateur proposer des idées originales et provocantes, des concepts qui osent rappeler les années 70 ou 80 par leur liberté et leur ton plus que par le bête hommage, qui commence sérieusement à tourner à vide ces dernières années. A priori il ne devrait pas s’embourber dans un film de super-héros de sitôt vu son univers, donc je vais attendre avec impatience ses prochaines œuvres.

 

 

8/10

 

Arnaud

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27 octobre 2015 2 27 /10 /octobre /2015 12:30

       Ce vieux briscard de Ridley Scott n'est visiblement pas prêt à prendre sa retraite. Devenu presque aussi prolifique que Woody Allen depuis l'an 2000, le réalisateur d'Alien et de Blade Runner nous livre ici son quatrième film en l’espace de quatre ans. Après Prometheus, The Counselor et Exodus qui ont reçu des accueils critiques et publics mitigés (un peu rudes pour ma part concernant les deux premiers mais passons), le cinéaste britannique revient au genre qui l’a jadis propulsé sur le devant de la scène cinématographique mondiale avec The Martian, adaptation du best-seller d’Andy Weir. L’occasion de renouer enfin avec le succès du passé ?

 

 

       Je dois tout d’abord avouer que je ne m’attendais vraiment pas à ça avant d’entrer dans la salle. Le synopsis du film laissait penser qu’il s’agissait d’un survival martien où un type allait devoir se triturer les méninges à la recherche de solutions de survie dans un milieu hostile. Après tout ce cadre est propice à créer cette impression d’isolement, de craintes et de dangers imprévisibles. Mais dans les faits, on assiste davantage à un film d’aventures à l’issue de laquelle on ressort avec un sourire immense. Conclusion étonnante à la lecture du synopsis mais du coup on peut le dire, Ridley Scott vient limite d’inventer le feel-good movie spatial.

 

       The Martian bénéficie pour le coup de solides qualités sur tous les plans, ce qui permet d’être facilement embarqué dans l’histoire. On peut déjà commencer par vanter les mérites de l’écriture d’ensemble qui est assez aboutie, notamment en ce qui concerne les protagonistes et surtout le personnage principal incarné par Matt Damon qui s’avère être vraiment attachant. Mark Watney c’est un peu le genre de bonhomme avec qui on partagerait bien une bière après qu’il nous ait bricolé un truc. Jovial, blagueur, parfois cynique, déterminé, astucieux… Chaque spectateur peut s’identifier un minimum à lui et ainsi ressentir une certaine empathie. Et croire en un personnage, c’est aussi vibrer pour lui et vivre pleinement l’aventure. En ça, The Martian est une réussite.

 

       Le film est de plus un véritable modèle de rythme qui font passer les presque 2h30 du métrage à la vitesse d’une balle. Ce qui est admirable ici c’est cette aisance avec laquelle s’enchaînent les séquences tendues et les séquences plus légères teintées d’un humour appréciable (même si parfois un peu lourdaud). The Martian a également le mérite de ne jamais délaisser ses enjeux, qu’ils soient liés à cette notion de survie sur une planète hostile ou encore à toute l’organisation du sauvetage de l’astronaute abandonné. Finalement ce que je craignais n’a finalement pas du tout alourdi le récit car la narration est menée de façon très fluide et ça ne dénote pas avec le ton arboré par le film.

 

       Après c’est certain que j’aurais certainement adoré un film se déroulant uniquement du point de vue de Mark Watney qui tenterait coûte que coûte d’établir un contact avec la Terre sans que l’on ait une visibilité sur ce qui est extérieur à la planète Mars. Mais ici le traitement est bien foutu et son originalité apporte comme un vent de fraîcheur au genre. The Martian ne ment d'ailleurs jamais sur ses intentions, on sait où l’on va et l'ensemble est mené d'une main de maître. Cette approche s'avère être finalement pertinente et le film est costaud sur bien des points. Après bien sûr on pourrait chipoter sur quelques détails comme le fait qu’il y ait peut-être quelques aspects scientifiques un peu éludés et vulgarisés ou que Sean Bean fasse la leçon aux chinois sur leurs méthodes indignes des USA. Mais dans l’ensemble on tient quand même un film très bien construit qui nous procure une sensation d’aventure spatiale aussi inédite qu’intense grâce à ce rythme effréné.

 

 

       Et je trouve pertinent et intelligent le fait de ne pas embourber le film d’explications scientifiques perchées et farfelues. Honnêtement je ne sais pas s’il y a des énormités physiques dans ce film mais au pire ce n’est pas bien grave, car Scott ne va pas chercher à nous engluer l’esprit par des concepts douteux. Le déroulement du récit et l’écriture globale sont si bien maîtrisés que l’on croit à ce que l’on voit et c’est ça le plus important. Point de discours sur l’amour qui transcende l’univers en gros (n’est-ce pas Christopher?), ici place à Matt Damon qui se balade en Rover sur Mars en écoutant de la disco. Et c'est cool !

 

      Papy Scott a beau approcher les 80 ans, il n’en perd pas pour autant son sens du spectaculaire. La mise en scène est globalement de qualité avec quelques pics d’intensité notamment dans la séquence introductive ou encore vers la fin où je me suis accroché à mon caleçon comme rarement. Après ça n’atteint pas le niveau de virtuosité formelle d’un Gravity mais Scott fait tout de même le job plus qu’efficacement. Il y a un plan d’ailleurs dans les dernières minutes avec le ruban qui est juste somptueux en plus d’être le point d’orgue d’une séquence tendue au possible. Du cinéma comme je l’aime. En prime la 3D offre de jolies perspectives sur les séquences extérieures et ne gâche en rien la photographie qui est suffisamment lumineuse pour nous régaler la rétine.

 

       En conclusion nous tenons là un film vraiment réjouissant qui tranche nettement avec le sérieux des dernières grosses productions sur le thème de l’aventure spatiale et nous offre ainsi une expérience aussi novatrice que plaisante. The Martian est une œuvre habilement menée qui a le mérite de nous rappeler qu’on peut très bien réaliser un blockbuster divertissant sans pour autant délaisser l’intérêt artistique. Un superbe film placé à mi-chemin entre le périple initiatique et l'hymne au bricolage et à la solidarité. Un beau morceau de cinéma généreux et vraiment très agréable. 

 

8/10

 

Romain

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Published by Romain - dans Films de 2015
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8 octobre 2015 4 08 /10 /octobre /2015 14:00

      Désormais bien installé aux USA, le réalisateur québécois Denis Villeneuve a su se faire une bonne place dans le paysage du thriller contemporain. Après un Prisoners captivant et un Enemy troublant, le cinéaste canadien nous propose cette fois-ci une virée dans la lutte face aux cartels mexicains avec ce Sicario présent dans la sélection cannoise 2015. Sélection qui apparaît bien fade pour le moment mais au vu de ce qu'a pu faire Villeneuve par le passé, nous étions en droit d'attendre une oeuvre de qualité pour relever un peu le niveau (en attendant de prochaines sorties prometteuses). Qu'en est-il finalement de ce Sicario?

 

 

   La séquence introductive donne déjà le ton, ou tout du moins nous immerge immédiatement dans ce que nous proposera le film en matière d'atmosphère. Et d'emblée, Denis Villeneuve montre qu'il filme l'action avec une fluidité et une tension assez remarquables. Des plans inspirés, une pression permanente caractérisée par ce sentiment de menace constante et une bande-son qui appuie celle-ci de manière discrète mais redoutablement efficace. Le boulot de mise en scène force l'admiration et à l'heure de l'avènement des films à l'action épileptique, ce n'est pas anodin. Ici place à une impressionnante minutie du cadrage et un sens du montage aiguisé. Et on a globalement affaire à un réalisme d'ensemble très appréciable qui contribue à rendre ce type de séquences percutantes.

 

       Toutefois ce premier passage ne sera pas la norme en matière de rythme car Sicario s'avère être plutôt posé, faisant la part belle au développement de ses personnages et à l'étude des enjeux entourant l'action judiciaire américaine. Ce rythme permet finalement à chaque passage plus remuant d'exploser de façon encore plus brutale dans un récit linéaire qui s'assombrit de minute en minute. Et Sicario brille particulièrement dans la montée en tension, mention spéciale à toute la séquence à Ciudad Juarez qui est juste suffocante à souhait. En ça, le film s'avère être particulièrement viscéral et intense. A un tel point qu'il n'y a pas réellement d'instants de répit malgré le calme apparent de certaines séquences. La pression est permanente et ce, particulièrement grâce au soin accordé à la narration.

 

       Celle-ci est menée de façon très pertinente ici car le point de vue est majoritairement celui du personnage d'Emily Blunt complètement perdu dans une organisation dont les arcanes lui échappent. Et cette sensation de manipulation et d'absence de contrôle contribue à rendre l'atmosphère oppressante. Il est cependant dommage que le traitement du personnage en tant que tel manque de subtilité puisque celui-ci évolue très peu finalement. Il y a un manque de dilemmes moraux ou de remises en question que je trouve assez dommage même si ce traitement permet de mettre en avant l'impuissance de sa droiture face aux agissements obscurs de l'élite judiciaire américaine en "première ligne".

 

 

      Plus qu'un simple film d'action efficace donc, Sicario est avant tout l'illustration des limites du devoir et de la justice qui se déplacent inéluctablement. Rarement la frontière entre cette justice américaine et ses nemesis incarnés par les cartels mexicains n'a été aussi floue dans cette zone de non-droit aride où le manichéisme n'existe pas et où la loi n'est qu'un lointain concept. Sicario est dans son ensemble un film relativement pessimiste où les idéaux de triomphe de certaines valeurs sont sérieusement bousculés face à une réalité crue et amère.

 

       Les enjeux, qu'ils soient propres aux personnages ou plus politiques, sont passionnants même si je regrette tout de même cette absence d'ambiguïté chez le personnage principal. Après il s'agit d'Emily Blunt qui arrive à combiner charisme et sensibilité, ce qui fait que la pilule passe très bien. Et l'ambiguïté, on la retrouve toutefois dans le personnage de Benicio Del Toro qui m'a réellement impressionné je dois dire. L'un de ses meilleurs rôles, à la fois humain et terriblement inquiétant. A ses côtés, Josh Brolin est également impeccable, ajoutant cette dose de cynisme très appréciable. Et l'attitude de son personnage ne fait que renforcer le malaise de la jeune bleue idéaliste qui se retrouve témoin d'une implacable machine de mort.

 

       Et le film sonde également de façon passionnante la noirceur de l'âme humaine et la genèse de sa violence. Et c'est en ça que le personnage incarné par Benicio Del Toro est le plus intéressant du film, dans son avancée dramatique vers son propre purgatoire. Il y a pas mal de symbolisme véhiculé également dans la mise en scène de Villeneuve sans que celle-ci se montre écrasante. On retiendra ce plan fabuleux de soldats qui s'effacent dans la sol en pleine intervention nocturne. Et de plus, comme à son habitude, la photographie de Roger Deakins touche au sublime. Formellement parlant le film est une pure réussite laissant parfois parler l'image sans expliciter lourdement certains aspects de son scénario, ce qui fluidifie sa narration.

 

        Sicario réussit parfaitement à maintenir l'attention grâce à son alternance de séquences d'actions inspirées et ses questionnements plus divers sur la Realpolitik US ou encore sur l'âme humaine, conférant une certaine profondeur au film. Si il y a bien quelques défauts, l'oeuvre n'en demeure pas moins prenante et intelligente. C'est viscéral, ça prend aux tripes et il était difficile d'en décrocher pour ma part. Quelques séquences sont marquantes et le film évite de sombrer dans une bête dénonciation d'actes, c'est beaucoup plus nuancé que ça. Le film est sans concessions et la descente aux enfers renversante. Un des films de l'année à ne pas manquer.

 

7.5/10

 

Romain

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Published by Romain - dans Films de 2015
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13 août 2015 4 13 /08 /août /2015 12:22

       A l’heure où les comédies se suivent et se ressemblent, parfois pour le meilleur et bien souvent pour le pire, difficile de ne pas être intrigué par le comeback de piliers du genre. Et pas n’importe lesquels, les Monty Python ! A titre personnel, Sacré Graal doit être le film devant lequel j’ai le plus ri de toute ma vie grâce à son humour irrésistiblement absurde et surprenant. Toutefois, si le synopsis d’Absolutely Anything pouvait laisser croire que nous aurions le droit à un nouveau film déjanté, il y avait matière à émettre des doutes quant à la qualité du projet. Les exemples de comeback ratés sont légion et parfois, l’obstination, ça ne mène à rien de bon. Triste constat que l’on peut d’ores et déjà émettre sur ce film absolutely disappointing…

 

 

       Comme je l’ai dit précédemment, le synopsis pouvait donner lieu à quelque chose de décalé bien que la base ne soit pas foncièrement originale. En effet, difficile de ne pas se remémorer le scénario de Bruce Tout-Puissant avec cette histoire de mec banal qui devient l’équivalent d’un Dieu pendant une durée limitée. Bon… Déjà ce film n’était pas forcément top avec son humour aseptisé, sa romanche nunuche et sa morale américaine puritaine bien que l’énergie de Jim Carrey le sauvait du naufrage. Mais avec une bonne écriture, il y a toujours moyen de sublimer un scénario. Et vu que les Monty Python sont impliqués dans le projet, on pouvait vraiment espérer quelque chose de bien. Que nenni ici, c’est juste le même film, tout aussi gentillet et paresseux. Et ce déficit en termes d’idées originales et osées s’avère sérieusement gênant.

 

       Le principal défaut d’Absolutely Anything c’est finalement ça, d’être cousu de fil blanc avec des personnages clichés au possible et d’avoir une trajectoire totalement prévisible. Et comme je le dis souvent, une comédie qui ne surprend pas, c’est une mauvaise comédie. Allez, il y a bien quelques instants qui prêtent à sourire notamment grâce au capital sympathie de Simon Pegg ou encore celui de Robin Williams qui double le chien. Mais c’est bien là le problème. Comme dans Bruce Tout-Puissant, ça se repose quasi uniquement sur les acteurs et ceci sans aucune inventivité au niveau des gags ou encore des dialogues. L’ensemble est incroyablement poussif, ne se résumant finalement qu’à une succession de farces potaches à base d’excréments et de blagues écrites par un élève de primaire. Mais où est donc passé le génie comique de toute la joyeuse clique des Monty Python ?

 

       Sans compter que ce film n’a absolument aucun rythme. Les séquences où Pegg utilise ses pouvoirs, parfois à son insu, sont incessamment entrecoupées par les scènes inintéressantes avec Beckinsale ou les conversations entre les extra-terrestres. Mais on s’en fout ! Quand tu as un pitch comme celui-là, il faut te focaliser sur ce personnage qui a ce pouvoir divin et non les états d’âme complètement clichés d’une nana harcelée par son ex caricatural. Enfin, à ce niveau d’exagération, ce n’est même plus de la caricature, juste de la mauvaise écriture.

       Et les dialogues entre extra-terrestres c’est pareil, c’est d’une pauvreté. Ces passages sont plats, redondants… Pas drôles tout simplement en plus d’être visuellement moches, le design étant juste totalement hideux. Mais mince, ce sont les Monty Python derrière ces créatures, ce sont bien leurs voix, on les reconnaît. Mais aucun mordant, aucun absurde, aucun piquant dans ces dialogues. Rien, des banalités, le néant… Comme la triste sensation de voir des mecs qui n’avaient pas froid aux yeux fut un temps et qui se brident totalement ici, de peur de proposer un humour plus élaboré que la moyenne.

 

 

       Encore une fois, et j’ai envie de dire malheureusement, on assiste à une comédie qui se repose sur son concept sans jamais l’exploiter et en tirer tout le potentiel comique. Sans compter toutes les tournures totalement idiotes du scénario. Par exemple, Pegg donne la parole à son chien qui s’avère être bavard, obsédé sexuel et incapable de se taire. La dulcinée de Pegg vient lui rendre visite, la moindre des choses n’était-elle pas d’enlever la parole au chien le temps de sa visite ? Et bien non pas ici, juste histoire de rajouter du « piment » dans cette relation clichée avec la traditionnelle déception de la fille que le héros va tenter de reconquérir.

       C’est tellement pathétique d’en arriver à ce niveau de déjà-vu sans aucune cohérence derrière... Comment bien de fois j’ai eu envie de baffer ces personnages avec leurs réactions totalement stupides et à côté de la plaque… Et il en va de même pour la conclusion complètement expédiée et qui arrive comme un cheveu sur la soupe. Non seulement le film est à court d’idées, mais en plus ça manque cruellement de liant.

 

       Nous voilà donc face à une énième déclinaison de la comédie où le personnage principal est un loser à qui il arrive des trucs de fou et qui va tenter de séduire la jolie fille dans son entourage. Un projet sans la moindre once d’originalité qui ne fait qu’emprunter des sentiers battus et qui s’y complaît totalement, sans prendre de risques. Ça me fait franchement mal de le dire vu tous les bonhommes qui me sont infiniment sympathiques impliqués dans le projet, mais c’est mauvais. Ce film est juste mauvais avec un scénario vraiment crétin. Que ce soit en termes de mise en scène, d’écriture et d’idées, il n’y a rien qui vaille franchement la chandelle. Et ce n’est pas ce capital sympathie qui va relever complètement le goût de cette comédie très fade. Il y a des fois où tenter le retour cinématographique coûte que coûte n’en vaut vraiment pas la peine et c’est malheureusement le cas ici. Tellement décevant…

 

3/10

 

Romain

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Published by thelastpictureshowRomain - dans Films de 2015
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