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13 février 2016 6 13 /02 /février /2016 19:05

Cinéaste mexicain spécialisé dans le film choral, Alejandro González Iñárritu s’est taillé une place de choix dans le paysage cinématographique mondial et fait désormais partie de ce cercle fermé d’auteurs capables de manipuler un imposant budget pour le soumettre à leur vision. Iñárritu a pourtant commencé dans l’intimiste avec des drames choraux (Amours chiennes, 21 Grammes et Babel) dans lesquels il s’obsédait pour l'interaction humaine et les destins croisés de personnages a priori étrangers les uns aux autres. Son quatrième film, Biutiful, abandonnait la structure chorale mais conservait le goût du drame déchirant, peut-être au détriment de la finesse du film. La consécration du réalisateur vient avec son oeuvre suivante : Birdman. Comédie dramatique consacrée à un acteur de cinéma has been tentant un retour au théâtre, exercice de style virevoltant donnant l’illusion d’un seul plan-séquence ininterrompu, la cinquième réalisation d’Iñárritu remporte l’adhésion à la quasi-unanimité et sort triomphante de la cérémonie des Oscars avec pas moins de cinq statuettes dont celle sacrant le meilleur film. Or, à peine le tournage de son oeuvre maîtresse bouclé, Iñárritu était déjà sur un autre projet : The Revenant, adapté du livre de Michael Punke, lui-même inspiré de la vie du trappeur américain Hugh Glass.

 

 

En 1823, Hugh Glass (Leonardo DiCaprio) et son fils (Forrest Goodluck) guident un groupe de trappeurs à travers le Dakota, à la recherche de peaux. Attaqué par un ours, Glass est laissé pour mort par le reste de son équipe. Le trappeur doit alors entreprendre de survivre, seul, blessé et affamé, au milieu de forêts enneigées hostiles, avant de retrouver l’homme qui causa sa perte : John Fitzgerald (Tom Hardy). Le cinéaste a donc choisi un contexte radicalement différent de ce qu’il avait pu proposer par le passé. Son Revenant est un film historique aux proportions de fresque quasi-épique, peu verbeux et centré sur la lutte de l’homme face à la nature plutôt que sur les relations et interactions d’un groupe de personnages. Le film a déjà fait parler de lui avant sa sortie pour ses conditions de production et de tournage ardues.

 

Tournée aux confins de la nature canadienne, avec une température ambiante avoisinant parfois les -30°, la dernière réalisation du mexicain faillit également pâtir des lubies esthétiques de son auteur : afin de renforcer le cachet et la beauté brut du film, Iñárritu impose un tournage avec des lumières exclusivement naturelles, contraignant l’équipe à ne tourner parfois que sur quelques heures par jour pour capturer l’éclairage parfait. Tant de contretemps et d’exigences firent grimper le budget à un total de 135 millions, pas si loin du blockbuster estival moyen. Mais The Revenant est tout sauf un simple divertissement onéreux et ne s’impose aucune limite, si n'est celles de son créateur.

 

Autant le dire d’entrée de jeu : formellement, la claque est absolue. Le réalisateur a décidé de se placer dans la lignée esthétique de Birdman tout en abandonnant l’obligation du plan unique. Pour autant, les choix du cinéaste vont dans le sens du non-découpage : le montage se fait rare, les plans durent et couvrent souvent des séquences entières. Démonstration de pure virtuosité pour Iñárritu qui affirme la toute puissance de sa vision de créateur d’image. Le réalisateur n’opte pas pour une caméra portée, à l’image brute et imprécise et collant à la peau des personnages mais préfère appeler à la contemplation à l’aide de mouvements fluides, amples et d’un sens du cadre et de la composition inné. Quelque chose de véritablement enivrant se crée lorsque la caméra évolue de manière ininterrompue avec l’action, se meut avec aisance autour des acteurs et finit par révéler quelque chose de bien plus majestueux que ce qu’elle laissait soupçonner au départ.

 

Cédant à l’envie d’en mettre plein la vue, le mexicain insère dès les premiers instants du long-métrage une séquence de bataille absolument ébouriffante dont l’ampleur n’est que grandie par ce non-découpage permanent de l’action. Je me dois également de louer l’immense talent du directeur de la photographie: Emmanuel Lubezki. Responsable de l’image atittré d’Iñárritu mais aussi d’Alfonso Cuaron ou de Terence Malick, le chef opérateur mexicain transcende une fois de plus son art. La plastique de l’image est sublime, met en valeur à la fois le froid glacial des étendues neigeuses et le timide réchauffement du soleil et renforce cet appel à la contemplation induit par les choix visuels du cinéaste. Lubezki a déjà gagné l’Oscar de la meilleure photographie les deux années précédentes (pour Gravity et Birdman) mais semble plus que jamais mériter la précieuse statuette pour l’image exceptionnelle de The Revenant.

 

 

J’ai pu lire à de nombreuses reprises des critiques mettant en avant le caractère finalement très vain du film au-delà de sa beauté incontestable. Selon moi, le film ne mérite pas qu’on le résume à cela. A travers ses images, Iñárritu construit avant tout des rapports, à commencer par celui, évident, entre l’Homme et la nature. Trappeur émérite, Hugh Glass se retrouve livré à lui-même au sein d’une forêt enneigée et ne peut se fier qu’à ses instincts les plus primaires pour espérer subsister. Contrairement à ce que l’on pourrait croire au premier abord, The Revenant ne livre pas un traitement terre-à-terre et viscéral de la lutte pour la survie mais tend volontiers vers le mysticisme. Il y a quelque chose de religieux dans la manière dont est filmée la nature, qu’il s’agisse de l’immense forêt entourant Glass ou des nombreuses créatures la parcourant.

 

L’élément naturel est présenté sous son jour le plus terrifiant (l’attaque de l’ours, longue et brutale) mais aussi son plus apaisant, enivrant, comme une force englobante tranquille et absolue. Je suis tenté de rapprocher l’approche d’Iñárritu sur ce film de celle de Malick à partir de La Ligne Rouge, sans la voix off lourdingue. Cette quasi déification de la nature est d’ailleurs mise en résonance avec les pratiques des Américains natifs, vivant en accord avec elle. Quelque part, il y a un vrai contraste entre la brutailté et la violence des péripéties traversées par Glass et cette sérénité ambiante. La musique du japonais Ryuichi Sakamoto, appuyé par le musicien électronique allemand Alva Noto, apporte une touche de mélancolie supplémentaire au ressenti global.

 

Quant aux versants les plus douteux de l’humanité, ils semblent incarnés par le personnage de John Fitzgerald. Avare, lâche et impitoyable, il n’en demeure pas moins terriblement humain. Iñárritu profite de Fitzgerald pour exprimer une critique pas tant à l’égard de la religion qu’envers ceux qui commettent les pires actions en son nom. A côté, la douceur humaine et l’empathie émotionnelle du film passent par les relations que Glass entretiens avec son fils ainsi qu’une brève rencontre avec un Pawnee solitaire. Là où se trouvent peut-être les limites du cinéaste, c’est dans un symbolisme parfois lourdingue, passant surtout par des séquences de rêves et de fantasmes qui manquent hélas de finesse. De même qu’en pinaillant, on pourrait mettre le doigt sur quelques facilités d’écriture qui n’étaient pas indispensables. Après tout, Iñárritu n’est pas forcément réputé pour sa subtilité.

 

 

Difficile de parler de The Revenant sans évoquer son acteur principal, sans doute l’une des plus grosses raisons derrière l’engouement que le film connaît actuellement. Durant le tournage, DiCaprio n’a apparemment reculé devant rien, bravant la météo désastreuse, acceptant de déambuler nu au milieu des forêts canadiennes et même de manger un vrai cœur de bison devant les caméras. Autant dire que Leo aura tout mis en œuvre pour décrocher lui aussi son Oscar tant mérité. Il ne s’agit probablement pas de la performance la plus riche de l’acteur américain, lui qui étalait toute sa palette dans des rôles comme ceux de Calvin Candie (Django Unchained, 2012) ou Jordan Belfort (Le Loup de Wall Street, 2013) revient ici à un jeu plus minimaliste, presque silencieux. Il faudra vous habituer à voir DiCaprio ramper et grogner pendant la majeure partie de son temps à l’écran. Pour autant, l’acteur garde son magnétisme inimitable et parvient à rendre captivante l’épopée glaçante. Les quelques séquences plus intimes, où la relation de Glass avec son fils est mise à nu, suffisent à apporter au film la douceur émotionnelle dont il avait besoin. Je dois cependant avouer avoir été plus impressionné par Tom Hardy, qui trouve ici l’un de ses meilleurs rôles. Froid, charismatique et plus bavard que celui de DiCaprio, il colle à merveille au physique particulier de Hardy et à ses tics de jeu et de parole inimitables.

 

Il y a donc beaucoup de choses à dire sur The Revenant. Ce n’est pas le film vide et poseur que je craignais, l’expérience qu’il propose est vivifiante et véritablement unique, au-delà même de la simple prouesse formelle. Iñárritu semble concrétiser son passage d’auteur mexicain confidentiel à celui de mastodonte du cinéma américain, du même calibre qu’un David Fincher ou un Quentin Tarantino. On ne peut qu’attendre la suite de cette seconde partie de carrière, différente de la première, plus virtuose et grandiloquente, mais toujours portée par l’envie de faire du beau cinéma.

 

 

8,5/10

 

 

Martin

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