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2 février 2017 4 02 /02 /février /2017 10:56

Habituellement, même les très (très) mauvais films ne montrent pas l’étendue des dégâts dès leur intro. Il y a plutôt une lente dégradation de l’œuvre, qui finit par s’égarer dans une spirale de grand n’importe quoi. Mais pas ici. Sean Penn, dans son infinie bonté, entame son dernier long-métrage avec subtilité par une infographie et un texte sur l’Afrique qui laissent pantois. Je n’ai plus les mots exacts en tête, mais en gros une comparaison directe est établie entre la guerre opposant deux pays irréconciliables et… l’amour impossible entre un homme et une femme. Vraiment, Sean ? Il t’est arrivé quoi depuis Into the Wild ? Ce dernier n’était peut-être pas un chef d’œuvre de subtilité, mais la différence de qualité entre les deux œuvres est abyssale. Même en ayant lu les pires critiques, je me disais qu’il ne pouvait pas avoir sombré si bas.

Eh oui j'utilise les mêmes images que tout le monde, même pas au bon ratio, parce qu'il y a quasiment rien de disponible (étonnant, non ?)

Eh oui j'utilise les mêmes images que tout le monde, même pas au bon ratio, parce qu'il y a quasiment rien de disponible (étonnant, non ?)

Désolé de casser le suspense, mais en fait si, et même bien pire que ça. Dès le premier plan c’est la déchéance esthétique, on se situe niveau téléfilm à gros budget, mais pas hyper soigné non plus (faut pas pousser). La photo est particulièrement fade, pour ne pas dire laide, les cadrages n’ont aucune inspiration, la profondeur de champ est aux fraises… Heureusement, plus loin dans le film, certaines séquences sont déjà visuellement plus probantes, mais on tombe aussi dans l’extrême inverse avec des plans « parfaits » tout droit sortis de publicités pour parfums, et donc fort inadaptés. Je me suis fait assez rapidement une réflexion qui s’est tristement avérée vraie pour le reste du film : on dirait qu’il a été réalisé par un jeune étudiant en cinéma idéaliste et condescendant, gavé aux films de Malick et tentant de le copier sans le comprendre. En tout cas on a du mal à croire que quelqu’un d’expérimenté a tenu la caméra et surtout osé rendre cette copie.

 

Comment les acteurs ne se sont-ils pas rendus compte de la galère infâme dans laquelle ils s’étaient embarqués ? Javier Bardem (Miguel) et Charlize Theron (Wren, oui c’est moche) n’ont jamais joué aussi mal, manquant de s’étrangler à chaque réplique atroce constituant les dialogues les moins naturels que j’ai vus au cinéma depuis longtemps. Si ça ne tenait qu’à moi, le scénariste serait radié à vie du milieu du cinéma. Il y a notamment une réplique de Jean Reno (Dr. Love, si si) qui semble être devenue culte parmi les petits veinards qui ont vu le film cette daube. Quand quelqu’un demande à Wren pourquoi elle n’a toujours pas épousé Miguel, elle répond qu’elle doit bien pouvoir attraper (grab) quelqu’un dans le coin qui acceptera, ce à quoi Reno rétorque avec un sérieux professoral « It’s not grabbing, it’s loving ! Loving… ». Je… hein ? Vraiment ? Mettons-nous bien d’accord, en plus d’être atrocement ridicule, ça ne veut rien dire. C’est juste effarant de nullité ! Heureusement, quelques ricanements dans la salle m’ont rassuré sur ma santé mentale. Même chose quand ce fameux docteur s’emporte après Wren à propos de son engagement humanitaire, Reno sonne comme un ado qui pique sa crise dans un anglais épouvantable, impossible de ne pas rire alors que la scène est censée être des plus intenses.

 

Il y a tant de choses à dire sur ce film qu’il m’était plus facile d’en parler que d’écrire dessus, je dois bien l’avouer. Quel Miguel soit un gros fan des Red Hot Chili Peppers (oui c'est en gras parce que c'est vraiment important ici), pas de souci, qu’on en parle tout le temps pour avoir l’air cool ça gonfle un peu, mais alors qu’il n’écoute QUE Otherside, c’est quoi cette obsession ? On doit l’entendre au moins trois fois dans le film, en plus d’une version instrumentale par Zimmer. Et comment oublier son utilisation délirante dans ce qui est probablement la séquence la plus surréaliste du film ? Miguel et Wren emmènent les enfants faire un tour en pick-up pour se détendre, ils écoutent Otherside (quelle surprise), et d’un coup Wren pète un plomb en clamant qu’Anthony (le chanteur, faut suivre) est sexiste, malsain et je ne sais plus quelles absurdités (je sais très bien que les Red Hot parlaient souvent de sexe assez crûment à leur début, mais pas dans cette chanson). Au point de sortir de la voiture en marche et de continuer sur le côté à grandes enjambées, pendant que Miguel lui balance des vannes en carton. Bon, c’était déjà bien gênant, mais là-dessus plan rapproché sur Wren qui écarquille les yeux (horreur, terreur !), puis on découvre une scène comme il n’y en a même pas dans le dernier Mel Gibson.

On dit beaucoup de mal sur la guerre mais il faut reconnaître que ça rapproche les gens, ils ont pas l'air heureux là ?

On dit beaucoup de mal sur la guerre mais il faut reconnaître que ça rapproche les gens, ils ont pas l'air heureux là ?

Si vous voulez éviter le spoil et/ou que vous êtes une âme sensible, passez au paragraphe suivant. Nos deux « héros » découvrent donc un village à feu et à sang, dont la route est barrée par l’intestin d’un gamin éventré, que l’on a attaché à deux arbres de part et d’autre. Le problème, c’est que cet enchaînement illustre le plus gros problème du film, annoncé il est vrai par le carton d’intro : juxtaposer sans cesse des problèmes ridicules de gens privilégiés à la misère et à l’horreur vécue par les peuples africains en guerre. J’évoquais le Mel Gibson, qui a la réputation assez méritée d’être très violent, mais The Last Face m’a bien plus choqué. Il n’y a quasiment pas de numérique, les plaies sont montrées de façon bien sordide, pareil pour les opérations, à grand renfort de patients mutilés. Au cas où vous n’auriez pas compris que la guerre c’est mal, l’ami Sean vous en mets (beaucoup) plus pour le même prix.

 

A ce stade-là, que dire de plus ? On est tenté de lister toutes les scènes surréalistes et indécentes qui parsèment les interminables 2h10 du film (si on peut encore appeler ça un film), mais d’autres l’ont fait à ma place, et certainement mieux. J’y ai tout de même cédé car un naufrage pareil ne peut se raconter sans exemples, sinon c’est précisément là qu’on a du mal à croire à quel point ça peut être raté. Histoire d’enfoncer le clou, je tiens à signaler que c’est le pire film que j’ai vu au cinéma depuis Lucy. Si on m’avait dit à l’époque que Sean Penn aurait l’honneur d’être le suivant, jamais je n’y aurais cru. On est devant le genre de film qui n’est pas juste un ratage, un accident industriel, une commande sans inspiration comme Hollywood en pond des dizaines par an. Non, c’est le genre de film qui pousse un spectateur à se poser des questions sur la santé mentale des personnes qui ont travaillé dessus, et je suis on ne peut plus sérieux.

 

En premier lieu, Sean Penn et le scénariste doivent être jugés pour crimes contre le cinéma, mais également les sept personnes créditées à divers postes de production. Eux qu’on connaît trop bien pour entraver ou museler de nombreux réalisateurs (y’en a des bien, je ne généralise pas), il faut croire que sur The Last Face le bon sens était aux abonnés absents. Se dire que produire un film avec un tel pitch de départ est une bonne idée reste une aberration en soi, Sean Penn ou pas, gros casting ou pas. Impossible de savoir s’il y avait un vague espoir de viser un Oscar ou s’ils voulaient simplement produire un film engagé (je m’étrangle), toujours est-il qu’un tel projet aurait pu, et surtout dû, être annulé à chaque étape de sa conception. Je serais très curieux d’en voir un making of, pour savoir un peu à quoi ressemblait le tournage d’un machin pareil. Bordel Sean, je suis tellement dérouté que je ne sais pas comment finir ma critique. Tout ce que je peux vous dire, c’est que le film n’est pas assez nanar pour payer une place, et que même avec une carte illimitée, un peu de masochisme ne sera pas de trop. Ah par contre le film a une énorme qualité que je dois bien lui reconnaître : après avoir vu ça comme premier film de 2017 au cinéma, le reste de l’année ne pourra être que meilleur.

 

 

1.5/10

 

 

Arnaud (qui s'en remet à peine)

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29 décembre 2016 4 29 /12 /décembre /2016 14:42

Extrême Cinéma, pour les non-initiés, c’est un peu la grand-messe toulousaine annuelle du cinéma de genre, du bis, du nanar, de l’exploitation et j’en passe. En gros une semaine à la programmation un peu folle, cette année étendue en commençant le vendredi précédent au lieu du lundi, qui se conclut par l’inénarrable nuit de clôture. De 22h à 7 ou 8h, avec pas moins de quatre films, des courts métrages, des bandes-annonces de nanars, un groupe qui joue à la fin en accompagnement de films muets, une excellente ambiance de grosse rigolade, bref je n’en rate pas une depuis que je connais le festival.

J’avais pu râler sur l’abandon d’un thème au festival (aux noms parfois fort inventifs comme « L’hôpital et ses fantasmes »), mais cette année cela a permis une programmation variée et de qualité, avec plus de bons films qu’à l’accoutumée. Petit tour d’horizon de cette édition 2016, qui m’a incité à voir plus de films que les autres années.

Extrême Cinéma 2016, une évolution réussie

Et quoi de mieux pour commencer qu’Enfants de salauds, film de guerre réputé aride et nihiliste, que je voulais voir depuis longtemps ? Surfant comme beaucoup à l’époque sur le succès des 12 Salopards de Robert Aldrich, le film d’André de Toth nous fait suivre un commando britannique constitué de gens peu recommandables, envoyé en mission suicide pour détruire un dépôt de pétrole secret appartenant aux nazis. Le cœur du film sera l’opposition entre Michael Caine, capitaine officiel désigné par la hiérarchie, peu habitué à se salir les mains, et Nigel Davenport, leader naturel du groupe, charismatique et rugueux. Le film suit une structure relativement classique de voyage sans retour, le groupe s’enfonçant un immense désert où le moindre incident peut vite prendre des proportions dramatiques. La particularité du film par rapport à celui d’Aldrich est de toujours chercher l’épure, contribuant ainsi à rendre le film plus crédible et tendu. Pas de musique, des dialogues réduits au minimum syndical (mais toujours percutants), des séquences de suspense qui s’étirent jusqu’à en devenir irrespirables, aucune surenchère dans la mise en scène, le tout est extrêmement cohérent. Est-il vraiment besoin de préciser que Michael Caine est impérial, une fois de plus ?

Extrême Cinéma 2016, une évolution réussie

Le lendemain, on enchaîne avec Histoires de fantômes chinois, qui lui aussi m’intéressait depuis quelques temps sans avoir la moindre idée de quoi il parlait. Je m’imaginais plutôt un film d’aventure fantastique qu’un film fortement inspiré d’Evil Dead, où la cabane est remplacée par un temple et le héros n’est autre qu’un timide collecteur des impôts. Un certain nombre de plans et d’effets de caméra (le fameux travelling rapide au ras du sol) sont directement repris de Sam Raimi, ce qui ne me gêne pas outre mesure tant que c’est bien utilisé. La vraie différence qui saute rapidement aux yeux reste l’importance de la romance entre le héros en question et un fantôme aux motivations troubles. Si le film est inattaquable sur la technique, je dois dire que je n’ai pas trouvé la narration si fluide que ça malgré la courte durée, avec d’incessants allers et retours entre les mêmes lieux et des personnages dont on ne comprend pas toujours les motivations. Je salue cependant le mélange réussi de fantastique, de romance, de comédie et d’action, qui donne une sacrée densité au film (peut-être trop à mon goût, mais bon). Il paraît que la suite est meilleure, pourquoi pas !

Extrême Cinéma 2016, une évolution réussie

La veille de la nuit de clôture, retour à la cinémathèque pour revoir The Killer sur grand écran, rien moins qu’un de mes films d’action préférés. Je saisis l’occasion pour aborder un point qui a pu me déranger dernièrement à la cinémathèque, même si elle reste un endroit précieux et que nous avons une chance immense d’avoir ça à Toulouse. Je suis un peu attristé de le dire mais ce problème récurrent, c’est le public. Sans vouloir être trop élitiste, j’ai tendance à penser qu’on ne va pas trop à la cinémathèque par hasard, qu’on sait un peu ce qu’on va voir. John Woo n’est pas non plus n’importe qui, on sait que son style est flamboyant, tragique, lyrique, donc non pas bêtement « réaliste » ni, comme certains semblent l’avoir perçu – lâchons le mot – kitsch. Oui le son n’était pas parfait et la copie un peu usée, ça n’aide pas trop, mais pour moi ça ne justifie pas des ricanements ouvertement moqueurs à chaque scène un minimum émouvante ou sur les plans poseurs et classes de Woo. C’est pour ma part difficile à ignorer, assez crispant et peut empêcher de rentrer totalement dans le film, surtout à la fin. Bref, voilà pour le billet d’humeur, mais ça restait quand même The Killer au cinéma, ce n’est pas rien.

 

Étonnamment, le film comporte beaucoup plus de scènes d’action que dans mon souvenir, le tout est sacrément bien rythmé, ponctué de scènes cultes qu’on a plus trop l’espoir de voir au cinéma actuellement (John Wick en avait l’ambition toutefois). John Woo articule ses fusillades comme des ballets meurtriers, avec un maximum de mouvement, de sauts improbables, de roulades et de destruction de mobilier. Les coups ont de l’impact, la violence devient personnelle et on peine à compter le nombre de morts. Comme j’avais pu le lire il y a quelques temps, toute la différence qu’il y a avec le cinéma américain d’action lambda, c’est qu’au lieu de montrer systématiquement quelqu’un tirer dans un plan et quelqu’un se faire toucher dans le contre plan, Woo raccorde souvent les deux en un seul plan un peu plus long. A ce niveau-là, difficile de faire mieux que les effets spéciaux pratiques et les cascadeurs kamikazes, ce que les effets numériques ne sont pas prêt de remplacer.

Extrême Cinéma 2016, une évolution réussie

Avant de passer à la fameuse nuit de clôture, il me restait à voir The Black Panther, obscur thriller anglais qui a bien failli disparaître définitivement mais qui nous est disponible par un bel hasard du destin. Comme nous l’a expliqué le présentateur, énorme scandale en Angleterre dans les années 70 pour avoir osé s’inspirer d’un fait divers tragique avec kidnapping d’une jeune fille, ce qui conduit le film à être mis au placard, pour ne pas dire abandonné. Un film sec comme un coup de trique, où l’économie de moyens fait merveille pour raconter cette histoire d’un ancien militaire mentalement instable pratiquant le cambriolage dans son temps libre, si l’on peut dire. J’ai pensé notamment au formidable The Offence pour ce qu’il montre d’une Angleterre glauque, poisseuse, où le brouillard semble aussi omniprésent que la joie de vivre absente. Pas de grands discours sur l’économie ou la politique ici, tout la tension réside dans le personnage principal et ses interactions pour le moins distantes avec les autres. Pour moi c’est un modèle d’adaptation de faits réels, comme un Zodiac, où le réalisateur impose sa vision tout en relatant minutieusement l’escalade de la violence, sans céder au sensationnalisme (soyons clairs, je ne parle pas d’être « fidèle » à la réalité). Pas un film parfait non plus, je ne le mets pas au niveau du Fincher, mais marquant et fortement recommandable.

Extrême Cinéma 2016, une évolution réussie

Attaquons enfin le plat de résistance ! En préambule, je dois signaler mon étonnement à voir que la salle n’était pas complète, contrairement aux années précédentes où réserver n’était pas du luxe. Pourtant les curieux et les nouvelles têtes étaient bien présents, je ne sais pas trop à quoi attribuer ceci. En tout cas, la soirée commençait fort avec Frankenhooker, présenté de façon hilarante par un toujours jovial et bonhomme Frank Henenlotter. Une relecture pulp de Frankenstein, vous l’aurez deviné, dans laquelle un jeune inventeur tente de reconstituer et ressusciter sa fiancée à partir de… membres de prostituées. Oui, vous avez bien lu. Et c’était populaire à l’époque, si ça fait pas rêver. J’avais quelques réticences sur la programmation de ce film, n’ayant vu que Basket Case du même réalisateur, trop fauché et pas assez drôle à mon goût. Mais ici on voit tout de suite qu’il y a plus de moyens, les acteurs ont un bon capital sympathie, les décors sont travaillés, et l’écriture au niveau. Quelques passages peuvent sembler un peu longs, mais globalement le rythme est bien meilleur, on a affaire à une vraie comédie d’horreur généreuse qui exploite à fond son budget et ne se refuse pas grand-chose. Ça passe tout seul, idéal pour se mettre en jambes pour cette nuit.

Extrême Cinéma 2016, une évolution réussie

Venait ensuite Symbol, film japonais dont j’avais (très) vaguement entendu parler sans avoir la moindre idée de son concept. Impossible d’en parler sans spoiler, donc vous êtes prévenus, au pire sautez ce paragraphe si vous voulez garder la surprise intacte. En gros, un homme se réveille emprisonné dans une pièce blanche dont il va chercher à s’échapper, en comprenant l’utilité de mystérieux interrupteurs (euphémisme). On pourra penser à Cube ou Saw pour le concept, mais en version comédie absurde autant dire que ça n’a rien à voir. Tout repose sur les épaules de l’acteur principal, qui n’est autre que le réalisateur, dont les réactions sont à la fois hilarantes et totalement logiques devant une telle situation. Tout est parfaitement calibré, que ce soit la mise en scène, l’utilisation parcimonieuse de la musique ou le montage alternant longues séquences de réflexion et enchaînement d’actions à la Edgar Wright, pour ne rien nous épargner de l’expérience du personnage. Beaucoup se sont cassés les dents sur des postulats aussi minimalistes, mais ici il y a toujours une progression qui donne envie de connaître la suite. Et autant dire que l’on n’est pas déçu par l’issue du scénario, ne manquant pas d’ambition ni d’imagination. Exactement le genre de film que je n’aurais pas vu sans ce festival, en plus d’être parfaitement adapté à découvrir au cinéma.

Extrême Cinéma 2016, une évolution réussie

En troisième, un certain Class of 1984, du réalisateur de Commando, narrant un futur pas si dystopique que ça de violence scolaire extrême. Il est triste de constater que les portiques de sécurité et les caméras omniprésentes qui font sourire le nouveau prof sont aujourd’hui la norme dans un certain nombre d’établissements américains. Je dois bien admettre avoir été surpris par cet aspect visionnaire, et même par le reste du film, pas aussi débile que je l’imaginais. Si on oubliera bien vite la chanson d’Alice Cooper introduisant le film, qui n’est même pas raccord avec le ton, il faut reconnaître que l’escalade de la violence entre le personnage principal (l’enseignant mentionné plus tôt) et le gang faisant régner sa loi dans le lycée n’a rien de si fantaisiste que ça. Ce qui donne au film son côté un peu nanar reste l’ambiance générale frisant le post apo, avec un lycée totalement dégradé, insalubre et tout simplement dangereux, dans le lequel tout le monde semble vivre plutôt tranquillement, comme si de rien n’était. On aurait presque l’impression que le réalisateur voulait dénoncer un vrai malaise chez la jeunesse américaine  et son éducation, mais n’a pas pu s’empêcher d’en rajouter des tonnes sur certains points. Cette dissonance reste présente jusqu’à la toute fin du film, prônant tout de même l’autodéfense décomplexée. Dans Commando, ça ne me pose aucun souci, surtout vu la dose de second degré, dans un lycée ça reste quand même assez limite. A nouveau, un film plutôt étonnant dans une nuit de clôture pas si portée sur le nanar que ça.

Extrême Cinéma 2016, une évolution réussie

Le dernier long métrage n’était autre que le cultissime Ilsa la louve des SS, certainement le représentant le plus connu de la nazisploitation (courant des films d’exploitation utilisant les nazis pour faire parler et vendre, pas au grand public bien sûr). Sorti la même année que Salo ou les 120 journées de Sodome, qui fit bien plus scandale car venant d’un cinéaste reconnu, Ilsa en est son pendant fauché et racoleur, sans grand talent, principalement destiné à flatter les bas instincts de ses spectateurs. Le terme torture porn n’existait pas encore à l’époque (saga Saw par exemple), mais serait assez adapté à cette œuvre. L’intrigue est simpliste au possible, Ilsa torture des femmes pour prouver qu’elles sont plus résistantes à la douleur que les hommes, tout en couchant avec des travailleurs de son camp dans de nombreuses séquences dont il est facile de rire. Pour ma part, le malaise vient surtout des scènes de torture qui sont nettement plus réaliste que je ne m’y attendais, où l’on sent le plaisir un peu pervers du réalisateur à filmer ça et à laisser durer. De ce fait, on ne se retrouve jamais totalement dans le nanar, mais encore moins dans le brûlot incompris puisque le film n’a aucune sorte de fond qui justifie le tout, comme le celui de Pasolini. On est face à un ovni cinématographique totalement impensable de nos jours, pas aussi drôle que je pensais ni aussi choquant que voulu, le tout est très difficile à juger. Bien entendu, je ne remets pas en question son statut de film culte, ayant inspiré entre autres Wolfenstein et Rob Zombie, pour les amateurs de bis, nanars et autres bizarreries, il reste à voir en connaissance de cause.

Extrême Cinéma 2016, une évolution réussie

Ne restait plus qu’à finir sur les traditionnels courts-métrages muets accompagnés d’un groupe en live, cette année le choix s’était porté sur une compilation du travail de Slavko Vorkapich (à vos souhaits). Le personnage était apparemment connu pour ses génériques, et je dois dire que ceux qui étaient projetés m’ont bluffé par leur inventivité folle, il y a au moins une idée par seconde, pour une fois qu’on peut le dire sans exagérer (j’aimerais retrouver celui sur Wall Street). Son court intitulé 9413, sur la vie d’un figurant à Hollywood, est lui aussi très créatif, avec de multiples maquettes, jeux d’ombres, trucages pratiques à la puissance évocatrice indéniable, ainsi que de nombreux plans aux angles improbables. Une excellente découverte donc, encore merci aux organisateurs du festival !

Extrême Cinéma 2016, une évolution réussie

Attention, bonus ! Si toute cette lecture ne vous a pas trop assommé, je ne résiste pas à l’envie de vous parler d’un autre film, revu dans le cadre d’Extrême Cinémathèque (des séances dans l’esprit du festival, à intervalles réguliers), à savoir Conan le Barbare. Eh oui, une occasion de revoir ce film au cinéma, ça ne peut pas se rater, même dans la petite salle. Encore une fois, désolé de commencer par les inconvénients mais les sous titres allemands et français simultanés, pas terrible pour le confort visuel et l’immersion. Si on rajoute à ça les quelques spectateurs ricanant comme pour The Killer aux effets spéciaux un peu datés ou aux rictus de Schwarzenegger, on se dit que des fois on ne serait pas plus mal tout seul.

 

Bref ! Si j’adore ce film, c’est pour un tas de raisons qui le rendent unique et (je me répète) impossible à refaire aujourd’hui, il suffit de voir le remake d’ailleurs. La première qui me vient à l’esprit est l’incroyable composition de Basil Poledouris (plus connu par la suite avec Verhoeven, notamment sur Robocop et Starship Troopers), qui n’avait travaillé sur rien de bien grandiose avant ça, et livre pourtant un opéra épique terrassant. Je défie quiconque d’écouter Riddle of Steel/Riders of Doom ou Battle of the Mounds sans avoir envie de se huiler le torse et de chevaucher son fidèle destrier à travers les steppes, la chevelure au vent et le regard vers l’horizon. C’est juste la bande-son parfaite pour ce film, rien à ajouter ou à retirer, jamais trop envahissante, les moments de calme sont aussi beaux que ceux de combat sont puissants. Ajoutons à cela un John Milius doté d’un budget confortable, ne lésinant pas sur la violence ni sur les plans larges de sublimes paysages, un James Earl Jones glaçant pour jouer Thulsa Doom, méchant bien plus complexe et retors qu’il n’y paraît, un vrai souffle épique traversant tout le film, et vous avez un des meilleurs représentant du genre, pour ne pas dire le seul dans cette approche brutale et sans concession de la fantasy.

 

Il est également indéniable que les effets spéciaux pratiques ont un charme tout autre que le numérique pour rendre crédible et palpable cet univers, avec de somptueux décors réels, des combats lents et lourds, où chaque coup peut être fatal, des centaines de figurants, et j’en passe. Difficile de ne pas avoir un pincement au cœur en repensant à la fin (magnifique dernier plan) et au projet de suite sur un Conan vieilli, perdu dans les limbes d’Hollywood depuis bien une décennie et sans grand espoir d’aboutir – du moins avec un vrai réalisateur.

 

Voilà qui conclut ma modeste rétrospective sur Extrême Cinéma 2016, en espérant avoir pu donner envie à des curieux de s’y rendre, et en attendant impatiemment la prochaine édition !

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17 décembre 2016 6 17 /12 /décembre /2016 13:20

L’année passée, le retour de Star Wars au cinéma tenait de l’évènement. En témoignait l’effervescence qui habitait des millions de fans dans l’attente de l’Episode VII, le fameux Réveil de la Force. Disney entend bien capitaliser sur ce regain d’intérêt pour la licence culte en annualisant les sorties des films de la saga, avec l’idée d’alterner épisodes “principaux” et spin-offs explorant des aspects plus secondaires de l’univers. C’est du premier d’entre eux dont il sera question ici : Rogue One, sous-titré A Star Wars Story. Pas de Jedi ni de Skywalkers ici puisqu’il est question du vol des plans de l’Etoile de la Mort par un groupe de rebelles, simples soldats au milieu d’une guerre galactique destructrice. Une belle occasion d’offrir une vision neuve du sacro-saint canon de la saga en revisitant les événements ayant directement mené au début du film fondateur de 1977, à condition que Disney et LucasFilms se soient donné les moyens de leurs ambitions.

Rogue One : A Star Wars Story

La principale différence entre Rogue One et le reste des épisodes sortis au cinéma jusqu’à présent (passons sous silence les malheureux films dérivés consacrés aux Ewoks) ne tient pas dans son histoire ou son contexte, puisqu’il entend directement se rattacher à l’Episode IV, mais bien au point de vue qu’il adopte. Exit le côté chevaleresque et les accents de tragédie familiale épique, exit également le ton d’aventure spatiale un peu naïve que pouvaient prendre certains opus de la saga : Rogue One est un vrai film de guerre. Les personnages principaux ne sont plus des figures emblématiques autour desquelles semble se jouer le destin de la galaxie mais bien de simples soldats, pions au sein d’un échiquier galactique qui les dépasse.

 

Le film offre ainsi une perspective relativement inédite, en tout cas pour ce qui est de l’incarnation cinématographique de la saga. La Rébellion apparaît moins comme une toile de fond que comme une vraie cause pour laquelle des individus de chair et de sang donnent leur vie. L’écriture parvient à rendre la guerre civile galactique plus réaliste, plus palpable que par le passé, en nuançant ce que l’on connaît déjà du conflit. Les rebelles apparaissent plus impitoyables que jamais dans un contexte où l’exécution de l’ennemi n’est pas seulement autorisée mais parfois nécessaire pour servir la cause. De la même manière, Rogue One évoque pour la première fois l’idée d'extrémistes dissidents au sein de la Rébellion et rappelle que même une idéologie noble peut être soumise à des dérives. Ces éléments épaississent avec pertinence l’univers mais restent hélas sous-exploités du point de vue narratif. Trop sage, l’écriture renonce à tisser un vrai propos sur la guerre, à poser de vraies questions sur le bien-fondé du combat de la Rébellion ou sur ses moyens.

Rogue One : A Star Wars Story

Un écueil scénaristique qui, hélas, se répercute sur les personnages principaux du film. L’équipe en charge du vol des plans se constitue pourtant d’une vraie collection d’individus aux origines et motivations variées. Malheureusement, chacun d’entre eux peine à s’extirper de sa fonction première d’outil dans l’intrigue. Plaisants à suivre, les protagonistes manquent de développement, leurs arc narratifs personnels sont au mieux esquissés et au pire complètement absents. Prenons Cassian Andor (interprété par Diego Luna), tête d’affiche masculine de l’escadron rebelle. Établi dès sa première scène comme un combattant déterminé et pour qui la fin justifie les moyens, il subit un revirement au beau milieu du film sans forcément que l’accent ne soit mis sur ses raisons ou ses dilemmes moraux, et manque ainsi l'occasion de créer un vrai impact sur le spectateur. 

 

Il en va de même pour les autres membres de l’équipe, tour à tour amusants, intrigants ou entraînants - en particulier les deux gardiens de l'ancien temple Jedi et le droïde K-2SO - mais qui peinent à susciter une implication émotionnelle totale à cause d’un manque de caractérisation. En ce qui concerne Jyn Erso (Felicity Jones), l’héroïne du film et meneuse par défaut de la troupe, elle échoue à agripper l’attention du spectateur avec la même immédiateté que Rey dans l’Episode VII. Le personnage manque de fond, de substance, mais gagne cependant en empathie à mesure que les enjeux du film se resserrent autour de sa volonté de retrouver son père, puis de porter son héritage. L’interprétation de l’actrice, très juste, aide à s’attacher à Jyn malgré son écriture réservée. Citons également un méchant (le Directeur Krennic, incarné par Ben Mendelsohn) assez réussi dans son rôle de sous-fifre condamné à vivre dans l’ombre de ses supérieurs. En revanche, mieux vaut oublier Forest Whitaker qui interprète le leader dissident Saw Guerrera avec un cabotinage bien trop prononcé.

Rogue One : A Star Wars Story

L’inconsistance de l’écriture de Rogue One peut en partie s’expliquer par le contexte de production quelque peu chaotique de sa production. A la base, les rênes du projet avaient été confiées à Gareth Edwards, réalisateur du très bon film de SF indé Monsters et surtout du reboot de Godzilla en 2014. Un choix bienvenu, le style d’Edwards, plus affirmé et moins propret que celui de JJ Abrams collait à merveille avec l’ambiance guerrière recherchée pour le projet. Cependant, le montage original d’Edwards n’était pas entièrement au goût des exécutifs de LucasFilms, qui auraient exigé qu’au total 40% du film soit retourné. Entre des reshoots dirigés par Tony Gilroy et un montage final lui échappant, Edwards n’aurait donc pas pu montrer au public le film tel qu’il l’entendait. Un problème hélas coutumier pour les jeunes réalisateurs prometteurs propulsés aux manettes de blockbusters XXL et déjà vécu par Edwards avec son Godzilla, lui aussi sévèrement remanié.

 

Autre dommage collatéral d’un processus de production troublé : le départ d’Alexandre Desplat, originellement choisi pour composer la bande-son du film. C’est Michael Giacchino qui le remplace, compositeur solide mais trop souvent relégué au rang de pasticheur de John Williams. Ce fut déjà le cas sur Jurassic World et ça l’est encore plus ici. Pas aidé par un délai très court - 4 semaines pour composer et arranger toute la BO - Giacchino reste dans l’ombre des canons musicaux établis par Williams et peine à créer un thème marquant. Un constat d’autant plus marqué par la réutilisation de plusieurs thèmes marquants de la saga Star Wars, évidemment bien supérieurs.

Rogue One : A Star Wars Story

En résulte donc l’impression d’un film un peu bâtard, qui semble avoir du mal à affirmer un vrai projet filmique au-delà de son statut de divertissement. Fort heureusement, ces problèmes semblent surtout affecter la première moitié du film. A l’image de son héroïne, Rogue One gagne en intensité, en pertinence et en intérêt sur la durée, et se finit par un troisième acte tout simplement mémorable. Sans doute parce que ce ne sont plus tant les individualités des différents membres de l’équipe que la nécessité de mener à bien coûte que coûte leur périlleuse mission qui compte désormais. Le film capture sans problème ce sentiment d’une petite guerre dans la grande, ce climat de bataille désespérée contre un ennemi supérieur en nombre et en équipement et atteint des sommets dramatiques peu habituels pour la saga.

 

La longue bataille finale, menée sur plusieurs fronts, réussit là où le film d’Abrams échouait à proposer des scènes d’action vraiment vibrantes. La mise en scène d’Edwards est plus viscérale sur les phases au sol et plus virevoltantes lors des batailles aériennes et spatiales qui retrouvent enfin leur prestige au sein de la saga. Le cinéaste rappelle son talent, déjà visible dans Godzilla, pour jouer sur les échelles en restant à hauteur humaine, pour filmer l’apocalypse (ici la destruction planétaire vécue à même le sol) et pour iconiser des figures déjà bien connues. D’une manière générale, Edwards travaille son image avec soin, gommant les couleurs pour une image plus réaliste et moins clinquante que celle d’Abrams, et offre quelques très belles idées de mise en scène, hélas pas toujours mises en valeur par un montage sans ampleur et les prises de Gilroy. Néanmoins, malgré l’intervention du studio, la patte balbutiante d’un auteur se fait parfois sentir. Difficile, par exemple, de ne pas penser au Edwards de Monsters lors d’une scène finale entre Jyn et Cassian mêlant intimité et urgence apocalyptique.

Rogue One : A Star Wars Story

Prologue direct à l’Episode IV, Rogue One ne manque jamais l’occasion de faire une référence plus ou moins appuyée à son illustre ancêtre. Tous les personnages dont LucasFilms pouvait justifier la présence apparaissent ou sont évoqués au détour d’un dialogue, qu’ils jouent un rôle dans l’intrigue ou soient relégués au rang de modeste clin d’oeil. D’une manière générale, ces inclusions font sens dans l’intrigue et n’empiètent jamais sur le feeling global de l’oeuvre. Hélas, la volonté de coller coûte que coûte à l’esthétique du premier Star Wars conduit l’équipe du film à quelques fautes de goût, dont la plus flagrante est la recréation de deux personnages humains mythiques du film de 1977 entièrement en images de synthèse. Le travail est honorable mais se révèle bien trop gênant à l’écran quand des poupées numériques interagissent aux côtés d’acteurs de chair et de sang. En revanche, les dernières séquences du film, celles faisant directement le lien avec l’introduction d’Un Nouvel Espoir, sont à la hauteur du mythe. L’ultime cadeau au fan, ce sont les deux scènes mettant en scène Dark Vador, peut-être le méchant le plus emblématique de la saga et ici mis en scène avec tout le panache, le charisme mais aussi la violence que l’on peut attendre du personnage.

 

Rogue One est indubitablement un film plus intéressant que Le Réveil de la Force, plus original, plus ambitieux artistiquement et bénéficiant du travail d’un réalisateur talentueux mais bridé. Le film n’atteint pas les sommets auxquels il aurait pu prétendre avec une écriture plus solide et un metteur en scène libre de ses intentions mais n’en demeure pas moins un blockbuster de SF très efficace, parvenant à faire oublier ses manquements dans un acte final généreux en intensité. Le produit fini reste néanmoins révélateur d’une politique dangereusement proche de celle de Marvel en terme de formatage. En attendant l’Episode VIII qui devrait beaucoup faire parler de lui l’année prochaine, nos espoirs se portent sur le prochain spin-off : un retour sur la jeunesse de Han Solo prévu pour 2018 et réalisé par les géniaux Phil Lord et Chris Miller.

 

 

7.5/10

 

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12 décembre 2016 1 12 /12 /décembre /2016 17:32

Si les pitreries des Avengers finissent par lasser film après film, les projets les plus enthousiasmants du Marvel Cinematic Universe restent ceux qui se situent en marge de ce grand capharnaüm et introduisent des personnages inévitablement rafraîchissants après une énième pérégrination de Tony Stark ou de Steve Rodgers. On pensera aux exotiques et déconnants Gardiens de la Galaxie ou à Ant-Man, agréable surprise malgré une inévitable frustration quant au départ d’Edgar Wright du projet.

Doctor Strange

Doctor Strange emprunte une voie similaire en s’intéressant à un personnage relativement méconnu du grand public et au domaine de compétences unique dans l’univers Marvel. Pas de superpouvoirs ou d’armure bionique, il est ici plutôt question de magie, de mysticisme et de spiritualité. Le potentiel était là, hélas la machine Marvel reste ce qu’elle est et a un cahier des charges serré dont l’ambition cinématographique ne fait malheureusement pas partie. En témoigne le choix du réalisateur, Scott Derrickson, l’homme derrière le remake de Le Jour où la terre s’arrêta, un énième faiseur hollywoodien sans talent et sans doute incapable de livrer une vraie vision d’auteur sur un tel projet.

 

Le début du film parvient toutefois à susciter l’attention. Après une première scène d’action mettant en scène les possibilités de son univers, le spectateur est introduit au personnage de Strange, un docteur surdoué, arrogant et cynique dont la vie va être bouleversée quand un accident le prive du plein usage de ses mains. S’ensuit un schéma d’origin story superhéroïque on ne peut plus éculé (pas grand chose n’a changé depuis le premier Iron Man en 2007) mais exécuté avec un certain soin. Le film pose de vrais semblants enjeux dramatiques autour de la perte de facultés, hélas sacrifiés sur l’autel de la fluidité du récit. Cependant, la détresse et l’obsession de Strange restent crédibles, de même que sa relation plutôt compliquée avec le docteur Christine Palmer.

Doctor Strange

Le docteur s’impose comme l’un des personnages les plus intéressants développés au sein du MCU. Motivé par des desseins purement égoïstes, meurtri et confronté à un système de pensée opposée au sien, il amorce petit à petit une mutation mais sans jamais perdre son arrogance, son humour grinçant ou son obstination. La découverte du Kamar-Taj et de ses adeptes procure un vrai vent frais au récit à mesure que tout le potentiel de l’univers est dévoilé. On est bien entendu encore une fois en terrain connu, quelque part entre Matrix (le héros cartésien dont la perception de l’univers est soudainement chamboulée) et Batman Begins (l’origin story sur fond de temple tibétain) mais la recette fonctionne, et l’intérêt pour la progression du personnage autant que pour ses découvertes au sein des arcanes de la magie est maintenu pendant la majeure partie du récit.

 

On ne peut, accessoirement, que se réjouir que le film limite au maximum les références aux Avengers et s’autorise ainsi une vraie autonomie par rapport au reste de l’univers partagé, même si la scène post-générique nous rappelle avec amertume que Strange est désormais totalement assimilé à la machine infernale.

 

Les limites de Doctor Strange sont finalement celles de toutes les oeuvres récentes du studio : incapable de pousser ses ambitions jusqu’au bout, le récit se perd dans un dénouement des plus conformistes. Toute sa seconde moitié est portée par des enjeux dramatiques paresseux, les possibilités de l’univers magique ne sont qu’effleurées tandis que toute l’histoire ne se réduit finalement qu’à une énième lutte contre une entité intersidérale toute puissante. Le concept de l’ancien élève du mentor du héros désormais au service du mal n’est pas neuf non plus, et le film peine à exploiter tout le potentiel tragique d’un tel personnage. Tant de reproches coutumiers des productions Marvel mais d’autant plus regrettables quand les bases sont si réjouissantes.

Doctor Strange

Si le scénario du film voit ses ambitions brimées par le cahier des charges du studio, la patte visuelle du film parvient heureusement en partie à en rattraper l'écueil. L'univers de Doctor Strange offre des possibilités entièrement nouvelles au sein du genre, mises à profit par l'équipe en charge des effets spéciaux qui n'a apparemment souffert d'aucune restriction. Les meilleurs moment du film sont ceux où les délires visuels des équipes d’ILM sont poussés à leur paroxysme. On peut par exemple citer la “visite” des différents univers parallèles, véritable trip psychédélique d'abstraction de formes et couleurs. Ou encore cette impressionnante course-poursuite au sein d'une ville au relief complètement altéré, où bâtiments et rues se tordent et se replient sur eux-mêmes. De quoi satisfaire la rétine d’un spectateur de plus en plus blasé par les éternelles batailles finales sur fond de destruction de mégalopole et de bouillies d’explosions auxquels le studio nous a habitués.

 

Ces exagérations bienvenues suffisent à faire de Doctor Strange le film le plus le plus original et intéressant du MCU en terme de mise en forme pure. Il est d'autant plus dommage qu'aucun réalisateur compétent ne soit présent à la barre. La réalisation de Scott Derrickson correspond en effet à tout ce que les productions Marvel peuvent offrir de plus générique, entre action brouillonne et manque total de cohérence ou de pertinence dans les choix de cadrage et de découpage. Quelques plans tirent leur épingle du jeu mais l’ensemble demeure terriblement fade et incapable de porter comme il se doit un récit ne manquant pourtant pas d’arguments. On ne peut que regretter que le projet soit privé d’un vrai cinéaste, des metteurs en scène comme Sam Raimi ou Guillermo Del Toro, à l’aise avec le genre superhéroïque mais dotés d’une vraie patte d’auteur, auraient sans doute été à même d’exploiter au mieux l’originalité de l’univers et l’ambition des équipes techniques.

Doctor Strange

En dehors du rendu visuel, l’autre bon point du film vient du casting. Les Marvel récents ont cette tendance à rassembler une brochette d’acteurs de marque sans forcément leur faire honneur. Heureusement, ici tout le monde semble à sa place. Benedict Cumberbatch offre un très bon Strange, porté par le physique singulier et la voix imposante de l’acteur. Tilda Swinton est surprenante dans le rôle de l’Ancien, le mentor du Docteur à la fois sage, malicieuse et ambiguë qu’elle interprète avec un certain décalage. Enfin, le rôle du docteur Christine Palmer est confié à Rachel McAdams, dont la subtilité et la sensibilité aident à faire du personnage le “love interest” le plus empathique de l’univers Marvel. Le grand Mads Mikkelsen se débrouille comme il peut pour incarner le méchant Kaecilius mais n’est pas aidé par une écriture bateau et un maquillage ridicule. Chiwetel Ejiofor dans le rôle de Mordo aura quant à lui encore fort à prouver, surtout vu l’avenir que le studio semble lui réserver.

 

Doctor Strange appartient à cette catégorie trouble de films qui auraient tout autant pu être pires que bien meilleurs. Plus soigné et original que la (triste) moyenne des productions du genre, ses qualités sont hélas trop superficielles pour faire oublier sa nature de pure création de studio. Un divertissement un peu vain mais appréciable, qu’on savourera d’autant plus que la prochaine apparition du Docteur se fera sans aucun doute aux côtés des principales têtes d’affiche de l’écurie Marvel…

 

6/10

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18 novembre 2016 5 18 /11 /novembre /2016 10:28

Auréolé de ses deux prix acquis lors de l'édition 2016 du festival de Cannes (prix du scénario et prix d'interprétation masculine pour Shahab Hosseini), Le Client d'Asghar Farhadi est sorti en salles le 9 novembre. C'est l'occasion de se rendre compte de l'importance qu'a pris le réalisateur iranien dans le paysage cinéphile français (comme le confirme pour une fois le grand nombre de salles projetant le film à sa sortie) depuis la révélation d'un cinéaste jusqu'ici méconnu, qu'a été Une séparation (2011).

Le Client

Asghar Farhadi situe de nouveau son intrigue dans l'Iran contemporain, après avoir fait un passage par la grande banlieue parisienne dans Le Passé, film qui ne m'avait pas autant convaincu que ses précédents bien qu'ayant de grandes qualités. On retrouve le cadre familier de la classe moyenne aisée iranienne déjà découverte dans À Propos d'Elly ou Une Séparation, mais qui va cette fois trembler jusque dans ses fondations, lorsqu'un bulldozer entreprend des travaux sur la parcelle voisine, travaux que l'immeuble ancien supporte mal. Cela donne lieu à un plan séquence magistral faisant office d'ouverture à ce drame. Entre un travelling dans les escaliers et un tremblement de l'immeuble on fait ainsi connaissance avec Emad et Rana qui seront les protagonistes de cette histoire.

 

Ceux-ci sont comédiens de théâtre amateurs et membres d'une troupe dont la première représentation de la pièce Mort d'un Commis Voyageur approche à grands pas. L'immeuble est extrêmement fragilisé et devient donc inhabitable, ce qui oblige le couple à trouver un nouvel endroit où vivre. Heureusement, un membre de la troupe et ami proche de nos héros leur propose un appartement à un loyer très avantageux. Mais dès la première visite quelque chose semble étrange, une des pièces reste verrouillée du fait de l'ancienne locataire, en attendant que celle-ci ne récupère ses affaires.

La première partie du film se déroule principalement dans trois lieux importants de la vie de Rana et Emad : la salle de classe de ce dernier, professeur visiblement apprécié de ses élèves, le théâtre où se déroule les répétitions et enfin le nouvel appartement que nos protagonistes tentent de rendre familier en l'aménageant du mieux possible. Les lieux sont définis, on commence à apprécier les différents personnages et on va jusqu'à partager un éclat de rire quasi collectif lors d'une répétition, quand la censure du régime rend une scène de la pièce totalement absurde. Mais un évènement, initié par un geste machinal et apparemment anodin, va bouleverser irréversiblement l'équilibre retrouvé après les secousses entraperçues dans l'introduction.

Le Client

Si on exclut ce plan séquence initial, le film se déroule plus ou moins en trois actes, donnant au film un caractère dramatique issu du théâtre. Après tout, le générique de début du film n'est il pas constitué de plans (sublimes) de la salle de théâtre s'éclairant au fur et à mesure que les projecteurs s'allument ? Le décor est ainsi mis en place avant que le drame se déroule. Sans en dire plus sur la suite de l'histoire, j'ai trouvé que le film parvenait plus d'une fois à prendre le spectateur à contre-pied, allant dans un sens, voire un genre, différent à chaque acte. Si j'ai trouvé que le film marquait un peu le pas aux deux tiers, la dernière partie m'a littéralement scotché, Farhadi proposant une réflexion plus complexe qu'il n'y paraît.

Tout comme Une Séparation, ce qui frappe avec le cinéma du réalisateur iranien est l'universalité de son propos. Moins politique que les films de Jafar Panahi par exemple, le film se concentre plus sur les dilemmes moraux qui assaillent ses personnages. Culpabilité, vengeance, pardon ou encore regret sont des thèmes récurrents de l'oeuvre de Farhadi et sont ici abordés frontalement, en particulier dans ce dernier acte. Le prix de l'interprétation est allé à Shahab Hosseini mais on retient également la belle Taraneh Alidoosti déjà aperçue dans plusieurs films de Farhadi (Les Enfants de Belleville, La Fête du Feu, A Propos d'Elly) ou dans le déroutant Modest Reception de Mani Haghighi. Son jeu tout en retenu et en silences douloureux est remarquable et son retour chez Farhadi une très bonne nouvelle.

 

Ce film, sans être la claque que fut Une Séparation assied encore un peu plus le réalisateur iranien comme un artiste majeur de cette décennie, sûr de ses talents d'écriture et de mise en scène et dont chaque long-métrage permet au monde d'en apprendre un peu plus sur l'Iran, ce pays qui semble si différent mais en même temps si familier sous certains aspects. Son propos universel rend son œuvre plus accessible que celles de certains de ses compatriotes et permet à beaucoup de découvrir cette magnifique langue qu'est le farsi. En attendant son prochain film, je ne peux que conseiller d'aller voir Le Client, actuellement projeté dans toutes les meilleures salles !

 

 

7,5/10

 

Olivier

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Published by Olivier - dans Les films de 2016
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4 août 2016 4 04 /08 /août /2016 21:30

       Me voilà bien embêté après avoir vu ce dernier film de tonton Emmerich, car j’avais voulu y croire. Pas que ça serait un bon film, faut pas pousser, mais qu’il avait compris la nécessité d’aborder cette suite avec beaucoup de second degré et de recul. Si je m’étais sévèrement ennuyé devant 2012 une fois passée son introduction apocalyptiquement débile, son White House Down était bien plus fendard. Flirter avec le nanar, assumer l’absurdité des situations et le patriotisme bien bas du front, il n’y avait pas mieux à faire pour sauver un minimum ce sous-sous-Die Hard.

 

 

       En découvrant la bande-annonce de Resurgence, il me semblait que tout cela était acquis, entre surenchère grotesque et punchlines ridicules. Promis-juré, j’allais voir le film dans un état d’esprit aussi bienveillant que possible, histoire de se marrer grassement en profitant de la carte illimitée, activité saine s’il en est. Autant le dire d’emblée, cette suite a seulement deux qualités par rapport à l’original, qui sont de ne durer que deux heures (encore heureux) et de rediriger le patriotisme américain pompeux vers un universalisme de pacotille. Sur deux heures, on pourrait s’attendre à un démarrage en trombe, mais non, prenons bien le temps de réintroduire TOUS les personnages de l’original (et quand je dis tous, c’est tous), en plus de présenter un contingent de nouveaux. Il faut donc supporter pas loin de 45 minutes de scènes qui ne mènent à rien d’intéressant à part réunir ces personnages et multiplier les références bien lourdes, avec des acteurs aussi bons que Jeff Goldblum et Charlotte Gainsbourg ne sachant clairement pas ce qu’ils font là (à part toucher un bon gros chèque entre deux films de meilleure qualité).

 

       On retrouvera la femme de Hiller (Will Smith) pour l’émotion, le père de Levinson (Goldblum) pour l’humour, dont on se serait largement passé, le docteur un peu fou aux longs cheveux blancs pour les élucubrations scientifiques, et j’en passe… Tout spectateur normalement constitué se dit qu’après avoir supporté ces longs tunnels de dialogues d’exposition, ça va quand même un peu défourailler dans les chaumières. Que nenni ! J’exagère à peine en disant que toutes les scènes de destruction un tant soit peu originales étaient spoilées dans la BA, et de toute façon ça se résume à de la bouillie numérique scintillante pas épique pour deux sous. Et ne vous attendez pas à grand-chose d’autre, le vaisseau géant se pose pendant dix minutes, puis c’est fini, vous pouvez vous rendormir.

 

 

       Mais alors, il reste quoi dans ce film ? C’est simple, un remake éhonté du premier, avec succession d’échecs pour rentrer dans le vaisseau, la découverte d’une faille, les nouveaux héros sans charisme qui entrent et font tout pour péter la gueule aux aliens. Le tout en repompant allègrement Alien (la saga), Godzilla et autres films de monstres, en saupoudrant de quelques batailles aériennes pas loin d’être correctement mises en scène (mais bien moches esthétiquement), mais cruellement dénuées d’enjeux et de tension. Quand il est impossible de s’attacher aux personnages et que le danger est un truc aussi perché qu’arrêter les aliens à quelques mètres près de forer le noyau de la Terre (quitte à se faire sauter avec ?), difficile d’être impliqué dans la course contre la montre finale.

 

       On s’accroche quand même aux vannes foireuses qui désamorcent toute tension (une constante dans les blockbusters récents), on s’étonne du nombre de personnages « importants » qui y passent, on se marre devant les discours de motivation à deux balles et le ridicule général des situations, on supporte la 3D convertie à la truelle, et finalement on est bien content de ne pas avoir payé plein pot pour ça (dans mon cas, sinon n’y allez pas). Que dire de plus ? Il n’y avait aucun plaisir pervers pour ma part à voir Emmerich tomber au niveau des blockbusters actuels, surtout avec un film qui n’assume pas assez son second degré ni son sérieux. L’ultime affront restant de nous imposer un cliffhanger de mauvaise série télé promettant une suite un chouia plus prometteuse, mais qu’il aurait été bon de mettre en place dès ce film-là. En l’état, ça donne surtout envie de soupirer devant tant d’opportunisme et de passer son tour.

 

 

3/10

 

Arnaud

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24 juillet 2016 7 24 /07 /juillet /2016 16:15

Infatigable parmi les infatigables, Woody Allen continue d’enrichir chaque année sa prestigieuse filmographie et approche désormais de la cinquantaine de longs-métrages réalisés. Le metteur en scène américain, maintenant octogénaire, ne révolutionne plus grand chose mais ne semble pas non plus manquer d’inspiration, chacune de ses nouvelles oeuvres recycle des thématiques et des archétypes déjà exploités mais en leur ajoutant à chaque fois une saveur supplémentaire. Café Society, qui ouvrait cette année le Festival de Cannes hors compétition, ne déroge pas à la règle.

 

 

Allen quitte cette fois les grandes villes contemporaines pour retourner vers une époque qu’il affectionne tout particulièrement : les années 30, généralement associées par le réalisateur au monde des arts et du spectacle. Le film raconte les tribulations de Bobby (Jesse Eisenberg), jeune juif newyorkais parti faire fortune à Hollywood. Grâce à son oncle, un grand producteur de films (Steve Carell), il fait ses premiers pas comme homme à tout faire dans l’usine à rêves hollywoodienne et fait également la connaissance de Vonnie (Kristen Stewart) pour qui il a un coup de foudre immédiat.

 

Si le film prend pour cadre l’univers de la production de films (dans un premier temps du moins), son sujet est toutefois plus universel et propre à bon nombre des précédents films d’Allen : la relation amoureuse. Le coup de foudre, la passion amoureuse, le quiproquo, la séparation, le poids du temps qui passe… L’innocence des relations alléniennes peut très vite se muer en amertume à mesure que les personnages évoluent, oublient, regrettent. Ce qui n’empêche pas le film d’être une vraie comédie, peut-être pas la plus hilarante du réalisateur, mais néanmoins constamment habitée par cette ironie, ce léger décalage qui rend les situations d’autant plus mordantes.

 

 

Film d’époque, Café Society est aussi film d’ambiance. Woody Allen décrit non sans plaisir les studios hollywoodiens, leurs fêtes de strass et paillettes et leur hypocrisie constante. La deuxième partie du récit, quant à elle, décortique la société des cafés newyorkaise, la fameuse “café society”, où tout est également question d’apparence et de renommée. Le réalisateur en profite pour rappeler qu’au delà de son sens du dialogue et de la situation, il est aussi un metteur en scène talentueux. L’esthétique du film est soignée, entre travellings élégants et cadrages minutieux et parvient à rendre palpable la ferveur de l’époque et des milieux explorés.

 

On serait presque tenté de tisser des parallèles avec l’approche de Martin Scorsese et la manière dont il décrit les frasques de la pègre avec minutie et ironie dans des films comme Les Affranchis ou Casino, avec un parfum de Boardwalk Empire pour le milieu, l’époque et les séquences typées “cabaret”. A noter que Woody Allen a, pour la première fois de sa carrière, troqué la pellicule contre le numérique, offrant à son dernier film une teinte très particulière exploitée à merveille par le directeur de la photographie Vittorio Storaro (connu entre autres pour son travail sur Apocalypse Now, rien que ça).

 

 

Comme à son habitude, le metteur en scène se distingue par un casting de grande qualité. Woody Allen trouve en Jesse Eisenberg la parfaite incarnation de son personnage type névrosé et cynique. On ne peut également que saluer le choix de Kristen Stewart dans le rôle de Vonnie, l’orientation de carrière récente de l’actrice étant décidément honorable. Steve Carell est un autre acteur qu’on attendait de voir dirigé à nouveau par Allen après Melinda et Melinda, le comédien évolue ici dans un registre probablement moins surprenant que ce qu’il a pu offrir récemment (Foxcatcher ou encore The Big Short) mais semble beaucoup s’amuser dans ce rôle du producteur véreux, surbooké et romantique sur les bords. Enfin, les quelques apparitions de Corey Stoll dans le rôle du frère maffieux de Bobby permettent au cinéaste de jouer avec les codes du film de gangster de manière assez savoureuse.

 

Woody Allen varie donc définitivement sur des thèmes connus. Il semble désormais vain d’attendre du cinéaste un vrai renouvellement de son canon filmique. Pour autant, Allen reste à la hauteur de son talent, son approche du film d’époque est toujours aussi généreuse et rafraîchissante et son traitement des problématiques amoureuses garde tout son sens. Un très bon cru donc, à défaut d’être réellement mémorable.

 

 

7.5/10

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19 avril 2016 2 19 /04 /avril /2016 09:32

 

An - Les Délices de Tokyo

 

An, sous-titré Les Délices de Tokyo, c’est l’histoire de Sentaro, tenancier d’une boutique de dorayakis (sortes de pancakes fourrés à la pâte de haricots rouges), homme bougon et peu passionné dont la vie est progressivement métamorphosée lorsqu’il rencontre Tokue, une vieille dame bienveillante, fatiguée mais jouissant de toute évidence d’un prodigieux don pour préparer la fameuse pâte, appelée an. Les amateurs du cinéma de Naomi Kawase ont pu être interpellés par un synopsis presque sorti d’un conte de fée et une bande-annonce au ton enjoué et malicieux. La réalisatrice de Shara et du très beau Still the Water était jusque là plutôt réputée pour son approche épurée et souvent introvertie de la narration et du dialogue. On ne pouvait dès lors être que curieux de voir comment Kawase aborderait un sujet si conventionnel, à défaut d’un terme moins péjoratif.

 

 

Plus classique, An l’est, mais le film évite de tomber dans un traitement banal et peu inspiré. La cinéaste nous rappelle vite l’immense tendresse qu’elle peut éprouver pour ses personnages et sa capacité à les faire exister à l’écran, avant même que la moindre ligne de dialogue ait été prononcée. Il y a quelque chose d’indiciblement beau dans la relation que Sentaro finit par nouer avec la vénérable Tokue. Au delà de leur condition respective de patron et d’employée, chaque personnage se voit redéfinit par l’autre. La vieille dame apprend au vendeur la patience, le goût de la cuisine, l’importance d’aimer ce que l’on prépare : dans une scène assez cocasse mais également terriblement touchante, Tokue s’offusque que son patron, pourtant vendeur de pâtisserie, n’aime pas le goût du sucré.

 

Le film est parsemé d’instants de grâce semblables, contribuant à rendre attachants les deux protagonistes centraux et, surtout, la vénérable cuisinière. Un troisième personnage gravite autour de ces deux figures centrales : Wakana, une collégienne réservée, évoluant en marge de ses condisciples. Moins essentielle au récit, elle y contribue malgré tout en apportant une touche de jeunesse naïve à la dynamique du duo principal, et participe également de la construction du sous-texte du film.

 

 

Parce qu’An, derrière ses airs de film culinaire léger, est avant tout une oeuvre sur la marginalisation, mettant en scène des invididus aliénés par la société qui les as vus naître, victime des préjugés et de conceptions ancrées, en pleine quête identitaire. Un sujet grave, traité par Kawase avec douceur, mélancolie et tristesse, toujours dans la retenue la plus pure. La réalisatrice conserve également un style de réalisation très singulier, une approche brut, entre caméra portée et défauts apparents de l’image (brûlure, bruit numérique) donnant souvent l’impression que la scène est prise sur le vif, captée sans artifices.

 

Un style sublimé dans la manière qu’a Kawase de filmer la nature. Sa caméra s'accommode du cadre urbain, filme les cerisiers en fleurs avec poésie, mais est également capable de s’envoler lors de quelques séquences purement lyriques, intimes et proprement transcendantes, lors desquelles la cinéaste rappelle toute l’essence du lien précieux unissant les êtres. Ainsi, la société et ses maux semblent mises en opposition avec la pureté de l’élément naturel.

 

Émouvant, d’autant plus qu’il construit ses personnages, leurs relations et leurs drames intimes dans la pudeur la plus absolue, An est une véritable fable, un petit bijou de cinéma japonais contemporain et, peut-être, la porte d’entrée idéale vers une filmographie passionnante mais plus exigeante.

 

8.5/10

 

 

 

The Assassin

 

Ce n’est pas souvent dans une vie de cinéphile qu’on a l’occasion de vivre une expérience aussi absolue que celle offerte par The Assassin. Le dernier film d’Hou-Hsiao-Hsien a tout de l’oeuvre exceptionnelle, dans tous les sens du terme. Un véritable manifeste esthétique, sans concessions, au point de laisser une partie du public sur le carreau.

 

The Assassin prend pour base une histoire chinoise du IXe siècle : Nie Yinniang. Librement adapté du texte, le film raconte narre les aventures de Yinniang, une assassine entraînée par une nonne. La technique de la tueuse a beau frôler la perfection, ses états d’âme l’empêchent parfois de mener à bien sa mission. Pour tester sa résolution, sa maîtresse l’envoie prendre la vie de Tian Ji’an, le cousin de Yinniang auquel la jeune fille fut jadis promise. Autour de cette histoire en apparence simple s’articulent des tractations politiques plus ou moins complexes, inhérentes au contexte de l’époque.

 

 

L’oeuvre de Hou-Hsiao-Hsien est le fruit d’un parti pris radical. Le récit est épuré au possible, le réalisateur ne s’encombre d’aucune remise en contexte et réduit les dialogues d’exposition au strict minimum. Appréhender la trame du film n’est donc pas chose aisée pour un public non instruit qui risque, s’il se borne à tenter de comprendre le pourquoi du comment et à identifier les rôles précis de chacun des personnages, pourrait ressortir de la séance perplexe. En réalité, c’est avant tout comme une expérience formelle et sensorielle qu’il convient d’aborder The Assassin.

 

Les mots ne semblent pas suffire pour décrire l’état de perfection formelle atteint par le film. Pas une seule seconde n’en resplendit pas d’un éclat esthétique prodigieux. On pourrait vanter pendant des heures les choix de décors et de costumes, resplendissants, mais c’est le travail photographique qui impressionne encore plus, tant chaque image semble composée, colorée et éclairée avec une précision inouïe. L’épure narrative du film se reflète également dans les choix de mise en scène de Hou-Hsiao-Hsien. La caméra est le plus souvent fixe, ses rares mouvements sont lents, feutrés, épousent le calme et le silence ambiants.

 

 

Certaines scènes se révèlent d’une immense force : la conversation de Tian Ji’an avec sa concubine, essentielle dans ce qu’elle révèle du passé de Yinniang, est filmée comme si le spectateur observait la scène caché derrière des rideaux qui envahissent régulièrement le cadre, faisant naître ce sentiment paradoxal de promiscuité et de distance par rapport aux personnages. Le rythme global, lent, berçant, est entrecoupé de scènes de combats d’autant plus impressionnantes qu’elles sont extrêmement courtes, le temps de quelques passes d’armes qui suffisent généralement aux adversaires à évaluer leur force respective. C’est la brièveté de ces incursions qui les rend d’autant plus précieuses, comme de brusques coups d’éclairs au milieu d’une nuit calme.

 

 

Plutôt que comme une histoire dense et continue, The Assassin se vit davantage comme une série de tableaux, un enchaînement d’image et de son touchant davantage au poétique qu’au narratif. Au milieu d’histoires de complots et de manipulations politiques, c’est surtout le personnage de l’assassine en lui-même qui marque la rétine. Magnifiée, iconisée à chacune de ses apparitions, Yinniang traverse tout le film tel un spectre, intervenant rarement mais observant silencieusement le reste monde. Derrière son visage figé comme la pierre, la tueuse dissimule un cruel dilemme : celui du déchirement entre raison et passion, entre le devoir glaçant de la lame et des sentiments tout ce qu’il y a de plus humain. La jeune fille, interprétée par la brillante Shu Qi, suscite des piques d’empathies d’autant plus vives qu’elles trahissent son impassiblité, comme lors d’un bref éclat en larmes ou au cours de quelques lignes de dialogue, éparses.

 

Ynniang, malgré sa présence éthérée, apparaît comme le seul vrai point d’ancrage émotionnel au sein d’un film pensé avant tout comme une expérience sensorielle. C’est peut-être en cela qu’il est si compliqué de parler de The Assassin. Face au parti pris d’Hou-Hsiao-Hsien, deux postures semblent possibles : l’admiration béate ou l’hermétisme total. On peut faire l’éloge sur des pages de la claque esthétique potentielle comme critiquer le manque de clarté de l’intrigue, tout n’est finalement et vulgairement qu’une histoire de “rentrer dedans ou pas”. Une proposition de cinéma si jusqu'au-boutiste ne peut, par essence, faire l’unanimité. Malgré les réserves que l’on peut avoir, The Assassin est un film qui doit être vu; l’expérience qu’il propose peut vous transformer, mais ne vous laissera en tout cas pas indifférent.

 

9/10

 

Martin

 

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3 mars 2016 4 03 /03 /mars /2016 09:30

2015 l’a confirmé : ramener à la vie les anciennes gloires est désormais une vraie tendance. Des sagas comme Jurassic Park, Mad Max, Terminator et bien entendu Star Wars ont toutes effectué leur grand retour, avec plus ou moins de succès commercial et critique. Des films de studios et de producteurs surfant généralement sur le succès de leur illustre prédécesseur plutôt que de tenter d’y apporter une vraie plus-value, la seule exception notable étant le Mad Max: Fury Road de George Miller dont on ne vantera jamais assez les qualités. Et l’une des premières grosses sorties de l’année 2016 est justement un autre de ces fameux revivals : Creed ou le septième film de la saga Rocky. Ou plutôt un spin-off, puisque le récit se concentre cette fois sur Adonis Johnson, fils du légendaire Apollo Creed et aspirant comme son père avant lui à une vie de boxeur. Le légendaire Sylvester Stallone, visage mais aussi principal auteur de la saga, s’efface tant devant la caméra que derrière puisque d’une part son personnage se voit relégué au rang de mentor du jeune Adonis, et d’autre part il cède les postes de réalisateur et de scénariste à Ryan Coogler, dont c’est seulement le deuxième film après Fruitvale Station en 2010.

 

 

Avant toute chose, je tiens à préciser que je n’ai pas grandi en regardant la saga Rocky. J’ai découvert les films très tard en commençant bien entendu par le premier dont il est inutile de vanter les qualités. Le Rocky de 1975, c’était un film intelligent et bien construit, qui livrait un vrai discours sur le rêve américain tout en étant porté par une histoire d’amour simple et touchante. Les suites ne parvinrent jamais vraiment à retrouver cet éclat, de la suite maladroite mais qui veut bien faire (Rocky II) au nanar Reaganien (Rocky IV). Stallone s’était perdu en chemin mais avait fini par retrouver sa grâce des années après avec Rocky Balboa (2006). Le scénariste/réalisateur/acteur y retrouvait la fibre sensible qui avait fait le charme du film originel ainsi que l’intelligence de son écriture, tout en offrant une conclusion tout simplement parfaite à la saga. On peut dès lors se questionner sur la pertinence même de l’existence d’un film comme Creed, qui arrive pour continuer quelque chose qui s’était pourtant terminé de la meilleure des manières. Et si le visionnage rassure sur la qualité du film, il ne fait pas disparaître ces interrogations.

 

Creed donc, c’est avant tout l’histoire d’Adonis, fils bâtard refusant d’assumer le nom de son illustre père et décidé à se faire un nom sur le ring par lui-même. Alors que tous les rings auquel il frappe lui ferment ses portes, il se tourne vers le seul qui puisse l'entraîner et faire de lui un vrai champion : le légendaire Rocky Balboa. La structure narrative revient donc à la base même de celle du tout premier Rocky et en reprend les grandes étapes : l'entraînement à base de montages musicaux, le combat contre un champion davantage pensé comme un coup de pub que comme un évènement sportif, la rencontre amoureuse qui se mêle au reste…

 

Pas très original donc, mais le script de Coogler a le mérite de vouloir bien faire les choses. Adonis Johnson est d’emblée présenté comme un personnage complexe, attiré par la violence, en conflit identitaire, capable de douceur et d’affection mais au sang chaud et au caractère parfois imprévisible. La relation de Johnson avec l’image de son père décédé est bien entendu au coeur des thématiques du film, le voyage initiatique du jeune boxeur passe par un rejet de la figure paternelle disparue avant de se conclure, logiquement, par son acceptation.

 

 

Le personnage principal s’impose comme un moteur efficace au bon déroulement de l’histoire, servi par une prestation très réussie de Michael B. Jordan. L’actrice Tessa Thompson, dans le rôle de Bianca, apporte au récit une touche de romantisme agréable. Encore une fois, rien dans le traitement ne surprend vraiment mais on passe suffisamment de temps avec les personnages pour apprendre à les connaître et s’attacher à eux, l’écriture est classique mais évite de paraître superficielle. Enfin, malgré une mise en retrait à l’écran, c’est encore une fois le personnage de Rocky qui illumine l’ensemble du film. L’ancien champion trouve en Adonis une nouvelle verve et une motivation pour mener ses propres combats, plus personnels et moins spectaculaires. C’est lorsqu’il se concentre sur Rocky que le film parvient à être le plus touchant, de l’évocation de sa tendre Adrian ou de sa relation avec son fils, à son éternelle naïveté désormais complétée par la sagesse de l’âge. Qu’il est bon de retrouver un acteur de la prestance de Stallone dans un vrai beau rôle, en particulier après de médiocres Expandables indignes du talent de l’acteur.

 

L’histoire se suit d’autant mieux que Coogler a vraiment travaillé sa mise en scène, propre, précise et parvenant à moderniser l’image de la saga. Sans que l’on soit face au travail d’un virtuose, on sent que le jeune réalisateur sait ce qu’il fait, est capable de construire des séquences efficaces et s’autorise même deux plan-séquences, dont un au milieu du film couvrant un combat décisif. Une petite extravagance rafraîchissante même si tout sauf indispensable. Dans l’ensemble, l’image a du punch et les combats parviennent à être jouissifs. Coogler a en revanche parfois tendance à en faire un peu trop, notamment lors du fameux montage d'entraînement où le jeune boxeur court accompagné de dizaines de motards levant leur roue derrière lui, le tout agrémenté de ralentis fort peu subtils. Une faute de goût qui fait hélas figure d’exception au regard de l’entièreté du film.

 

 

Difficile de parler de Rocky sans évoquer sa musique, le thème de Bill Conti étant devenu l’un des motifs musicaux les plus connus du cinéma. Pour Creed, la modernisation est de mise et passe par l’inclusion de nombreux morceaux hip-hop et R’n’B et notamment des morceaux interprétés par le personnage de Bianca. La playlist est efficace et contribue à renouveler l’ambiance du film, ça change des hymnes hard FM des 80’s mais ce n’est pas forcément un mal. En revanche, le score composé par Ludwig Göransson est nettement moins convaincant. Hollywoodien, pompeux et inutilement grandiloquent, il fait peine à voir quand on se remémore les partitions grandioses de Conti, et ce n’est pas le bref sample du cultissime Gonna Fly Now qui nous consolera.

 

Comme c’est de tradition dans la saga, l’histoire des personnages de Creed est à mettre en lien avec celle de ses auteurs. Rocky Balboa mettait en scène un Rocky âgé, tentant de se prouver qu’il est capable de remonter sur le ring une dernière fois, tandis que Stallone, l’acteur et l’auteur, tentait de montrer qu’il avait encore ce qu’il fallait en lui pour à nouveau mettre en scène son boxeur fétiche. De la même manière, Creed est l’histoire d’un passage de flambeau entre un Sly vieillissant et prêt à laisser la main à la nouvelle génération et un Coogler enthousiaste mais conscient de sa responsabilité. C’est peut-être de là, de cette sincérité de la paire Coogler/Stallone qu’émane tout le charme d’un film finalement assez conventionnel et prenant peu de risques par rapport à une recette déjà bien éculée tout au cours de la saga.

 

 

Creed est donc, dans l’ensemble, une réussite. Coogler est parvenu à livrer un produit à la hauteur de l’héritage de la saga et à renouveler son image sans la travestir. Il est toutefois difficile de savoir vers où le jeune auteur souhaite emmener des personnages qui sont à présent les siens. Rocky Balboa apportait une conclusion parfaite aux deux facettes du mythe de Rocky, tant à l’effervescence suante des rings de boxe qu’à la douce intimité de la cellule familiale. Creed n’est quant à lui clairement pas construit comme un dernier film mais semble au contraire aspirer à relancer la célèbrissime série de films, en actualisant ses codes, en introduisant de nouveaux personnages et en cristallisant le passage de flambeau à l’écran.

 

Quelque part, malgré des intentions plus modestes, ne peut-on pas reprocher à Coogler d’avoir réveillé une saga qui n’avait pas besoin de l’être, d’avoir, comme Jurassic World ou Star Wars VII, tenté de capitalisé sur les cendres d’un monument du cinéma d’ores et déjà enterré ? C’est peut-être l’avenir de la saga qui donnera une réponse plus précise à ces questions : y’aura-t-il d’autres Creed, narrant la suite des péripéties d’Adonis sur les rings ? Le vénérable Stallone sera-t-il de la partie ? Rien ne permet pour l’instant de confirmer ou d’infirmer ces suppositions. Mais, disons-le sans détour : ce ne serait pas plus mal si le 7e Rocky était vraiment le dernier, d'autant plus que la toute dernière scène du film, quant à elle, offre un parfait épilogue à cette longue, inégale mais passionnante saga, et à ce qui est assurément l’un des plus beaux personnages du cinéma.

 

 

7.5/10

 

Martin

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17 février 2016 3 17 /02 /février /2016 09:30

       Michael Peterson est un auteur vivant à Durham, Caroline du Nord, avec sa large famille recomposée. Entre le succès de ses livres semi-autobiographiques sur la guerre du Vietnam et les revenus de sa femme, occupant un poste de direction dans une grande entreprise de télécommunication, ils ont de quoi faire vivre tout ce petit monde sans problème dans une superbe villa. Les enfants, bien que provenant de trois couples différents, semblent tous heureux, élevés par des parents très ouverts d’esprit et bienveillants. Mais le 9 décembre 2001, Michael appelle le 911 à plusieurs reprises, paniqué, en état de choc, implorant qu’on lui envoie de l’aide. Il vient de trouver sa femme, Kathleen, inconsciente au pied des escaliers, dans une mare de sang. D’après son témoignage, il était resté presque deux heures au bord de la piscine à méditer après qu’elle soit partie se coucher. Elle mourra avant que les ambulances ou la police n’arrivent. Commence alors un feuilleton judiciaire dément, aux multiples rebondissements à peine croyables, parsemé de profonds questionnements sur le système judiciaire américain.

 

 

       Jean-Xavier de Lestrade, le réalisateur français derrière cette série documentaire, dit avoir eu l’intime conviction qu’il devait filmer cette affaire après avoir interviewé l’équipe de l’accusation, qui lui semblait bien trop sûre de son coup pour une affaire aussi trouble. On pourra dire qu’il a eu du nez, mais surtout de la chance, tant le sujet s’est révélé en or. Pendant presque deux ans, lui et son équipe suivent la famille Peterson au quotidien, n’ignorant rien ni personne. Ils accumulent ainsi plus de 600 heures d’images, dont il ne gardera « que » 6 heures pour la série. Par rapport à la récente Making a Murderer, le choix est clairement fait de passer moins de temps sur le procès, aussi passionnant qu’il soit, pour embrasser une vision plus large de l’affaire. On reste encore une fois du côté de la défense, mais le regard qui est jeté sur la famille me semble aussi neutre que possible. Rien n’est filtré, je pense notamment de nombreuses blagues que l’on n’a pas l’habitude de voir dans ces situations (mention à David Rudolf, l’avocat de la défense). Lestrade est plus intéressé par ce que l’affaire révèle de la société, de la justice, par les drames personnels, que par une simple défense biaisée de l’accusé.

 

       Certaines séquences m’ont paru être l’exemple parfait à donner à ceux qui critiquaient Gone Girl sur sa représentation soi-disant caricaturale de la presse et des médias. En voyant certains journalistes prendre parti de façon éhontée et tirer leurs propres conclusions en se basant sur des rumeurs, difficile de ne pas enrager. Certains de leurs collègues font vraiment leur travail et remettent en cause les contradictions de l’accusation comme de la défense, une nuance bienvenue. Un autre point évoqué dans la série est l’assimilation des faits par le grand public. Il a été prouvé à de nombreuses reprises que la façon dont ils nous sont présentés, avec quel degré de certitude apparent et surtout quelle interprétation, nous influence durablement et qu’il est nettement plus difficile de changer d’avis. Qui n’a jamais appris un jour qu’il avait tort sur un point depuis des années, simplement parce que cette connaissance n’avait jamais été remise en cause ? Notre société a le tort de présenter et de traiter les suspects et les accusés avec bien trop de certitude, de méfiance, chacun va livrer sa petite théorie, les journalistes vont les harceler, sans avoir vraiment conscience de détruire leur vie s’ils sont innocents. C’est pourtant ce qu’est censée garantir la présomption d’innocence, mais comme le dit Michael, il semble depuis le début être coupable avant d’être prouvé innocent.

 

       Difficile donc de continuer sans évoquer ce que je pense de l’affaire, autant le dire tout de suite : je suis fermement convaincu que Michael Peterson est innocent. Je peux tout à fait comprendre que certains nourrissent de sérieux doutes sur Steven Avery (Making a Murderer), que l’enquête ait été une farce ou non, car il n’inspire pas forcément confiance à tout le monde. Dans le cas de Michael Peterson, j’ai été convaincu parce que le documentaire montre tous les points de vues, notamment ceux des membres de la famille qui ont fini par se retourner contre lui, et parce qu’il apparaît comme un homme profondément bon et humain sur les six heures à notre disposition. Sa famille et ses amis l’aiment (ou l’aimaient) sans réserve, tout le monde décrivait leur couple comme fusionnel, son appel au 911 est déchirant, bref il ne m’en aurait pas forcément fallu plus pour le croire. Si on y ajoute les preuves scientifiques des experts de la défense et les nombreux rebondissements qui suivent, il n’y a plus tellement de place pour le doute, à mon humble avis. Je préfère le donner, même si la série ne se limite en aucun cas à un simple suspense sur sa culpabilité, car il impacte forcément mon appréciation.

 

 

       Ce qui captive dans cette série, qu’on pense le personnage innocent ou non, est encore une fois la méticuleuse démonstration que dans l’enquête et le procès, rien n’a été épargné à l’accusé pour l’envoyer en prison. Michael a un monologue où, tirant sur sa pipe, il se demande comment peuvent bien faire les pauvres pour se défendre, s’il n’y arrive pas avec un excellent avocat et de nombreux experts. Il est possible de trouver des secrets sur n’importe qui, à partir du moment où l’on se met à disséquer sa vie personnelle et intime. Une fois certaines informations divulguées au grand public, les interprétations seront légion et pourront peindre cette personne comme coupable, quoi qu’il dise. Un exemple flagrant nous vient de l’accusation, qui n’hésite pas à mettre en avant la profession de romancier de l’accusé, comme un atout pour masquer le meurtre de sa femme en accident (alors qu’il n’écrit que sur la guerre du Vietnam). Je m’étais fait la réflexion que Stephen King serait définitivement foutu si sa femme venait à mourir d’un tel accident, et qu’il se retrouvait face à une accusation qui ne recule devant aucun coup bas. Un ex-alcoolique ayant eu des accès de violence, à l’imagination aussi débordante que morbide, en couple depuis 45 ans, que de ragots peut-on imaginer ! Il serait tellement facile, comme dans la série, de citer des passages de ses livres où il expose des pensées très noires et légitimement terrifiantes en les sortant de leur contexte.

 

       Ceci m’amène à un autre sujet excessivement passionnant et trop vite laissé de côté à mon goût dans la série diffusée par Netflix, ce sont les jurés. En France, les six jurés civils, le président de la cour d’assises et ses deux assesseurs votent à bulletin secret après délibérations, il faut au moins 6 voix sur 9 pour prendre une décision défavorable à l’accusé, sans quoi il sera acquitté (merci Wikipédia, j’avais un doute là-dessus depuis longtemps). Aux Etats-Unis, le système est très différent car, comme on peut le voir dans l’excellent 12 Hommes en colère, c’est un jury populaire de douze personne qui doit parvenir à un verdict unanime, aussi absurde que cela puisse paraître dans des affaires complexes. Cela entraîne, en cas de désaccords majeurs, des débats interminables dans lesquels certains tenteront d’imposer leurs convictions avec plus de véhémence que d’autres, où la psychologie et la dynamique de groupe pourront prendre plus d’importance que l’affaire elle-même. Certains vont craquer parce qu’impressionnables, d’autres par lassitude ou fatigue au bout de plusieurs jours, et il apparaît que c’est souvent ceux qui votent coupable qui l’emportent dans ce genre de cas. De plus, n’avoir que des civils dans le jury implique un certain manque de recul et d’expérience par rapport aux affaires sordides qui peuvent être traitées, où l’émotion et les préjugés l’emporteront trop souvent sur l’étude minutieuse des faits et des témoignages.

 

       Les innocents envoyés en prison, les fausses accusations, la corruption, les pressions, cela existe aussi en France, je ne dis en aucun cas que notre système est parfait. Comme le démontre très bien l’avocat de la défense, le système américain est volontairement imparfait pour que des innocents ne soient pas condamnés, en théorie. Seulement il semble que les jurés prennent parfois leur rôle trop à cœur et cherchent à déterminer par eux-mêmes si la personne est coupable ou innocente, alors qu’ils ne sont pas là pour ça. Voter coupable signifie que pour chacun, en son âme et conscience, l’accusation a présenté un dossier sur lequel ne plane aucun doute raisonnable. A nouveau, le verdict non coupable indique seulement que la culpabilité n’a pas été prouvée au-delà de ce doute, pas que la personne est innocente.

 

 

       Pour revenir au sujet, un aspect du procès abordé dans la série que l’on voit rarement dans la fiction est l’étude des réactions probable des jurés. Une partie de l’argent consacré au procès va à des questionnaires, des enquêtes d’opinion, des sessions avec des volontaires que l’on confronte aux pièces à conviction, aux vidéos, à l’appel au 911 et bien d’autres éléments. Un processus riche d’enseignements, qui montre bien vite à la défense ce qui pourrait se retourner contre eux, surtout sur le plan émotionnel. L’experte engagée sur ce domaine leur fera même remarquer que l’on peut apporter toutes les preuves scientifiques irréfutables du monde, si des jurés doutent, ils auront tendance à se replier sur le versant affectif, sur l’histoire tissée par le procès.

 

       Bien que j’ai envie de vous conseiller la série et de ne rien raconter de son déroulement, je suis bien obligé de vous parler du téléfilm sorti huit ans après la série et suivant les nouveaux développements de l’affaire. Partant de là, vous vous doutez que s’il existe une suite, c’est que tout ne s’est pas déroulé comme prévu pour Michael Peterson et la défense (même si on le sent venir). Ce téléfilm reprend étrangement trop d’extraits de la série pendant une vingtaine de minutes, rendant le début assez pénible, même si on peut comprendre qu’un rappel était nécessaire après tout ce temps. Comme dans la trilogie Paradise Lost, on retrouve avec émotion les protagonistes de l’affaire des années plus tard, qui ont vieilli, grandi, mûri, qui attendent avec espoir l’élément qui fera basculer l’affaire, ou bien restent fermement convaincus de la culpabilité de Michael. On retrouve également l’attention du détail de Lestrade, sa capacité à saisir les moments poignants en toute sobriété, son étude minutieuse de la famille. Des révélations fracassantes (que je ne dévoilerai pas, elles) vont permettre à la défense de repasser devant le juge pour demander un nouveau procès, en démontrant que Michael Peterson n’a pas eu droit à un procès équitable en 2003. Le tout forme un documentaire édifiant et profondément nécessaire, et je peux jurer que je n’utilise pas cet adjectif souvent. Si tout ceci vous a intrigué (je l’espère), foncez regarder la série et le téléfilm sans chercher d’informations sur l’affaire, je vous promets que vous le regretterez pas.

 

 

9/10

 

Arnaud

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